Printemps des Poètes 2019

du 9 au 25 mars 2019

À l’occasion de la réouverture de la bibliothèque, la beauté est plus que jamais convoquée par la lecture et l’usage de tous ces ouvrages à disposition de chacun.

Participer au Printemps des Poètes, c’est révéler la part parfois cachée des collections et ouvrages conservés au 111 rue de Rivoli. Il y a de l’harmonie dans les classements, du charme dans les titres, du piquant dans la masse, de l’éclat dans les incunables, et donc de la poésie à tous les rayons.

Théodore Agrippa d’Aubigné, « À l’éclair violent de ta face divine »
Extrait de « Stances »

À l’éclair violent de ta face divine,
N’étant qu’homme mortel, ta céleste beauté
Me fit goûter la mort, la mort et la ruine
Pour de nouveau venir à l’immortalité.

Ton feu divin brûla mon essence mortelle,
Ton céleste m’éprit et me ravit aux Cieux,
Ton âme était divine et la mienne fut telle :
Déesse, tu me mis au rang des autres dieux.

Ma bouche osa toucher la bouche cramoisie
Pour cueillir, sans la mort, l’immortelle beauté,
J’ai vécu de nectar, j’ai sucé l’ambroisie,
Savourant le plus doux de la divinité.

Aux yeux des Dieux jaloux, remplis de frénésie,
J’ai des autels fumants comme les autres dieux,
Et pour moi, Dieu secret, rougit la jalousie
Quand mon astre inconnu a déguisé les Cieux.

Même un Dieu contrefait, refusé de la bouche,
Venge à coups de marteaux son impuissant courroux,
Tandis que j’ai cueilli le baiser et la couche
Et le cinquième fruit du nectar le plus doux.

Ces humains aveuglés envieux me font guerre,
Dressant contre le ciel l’échelle, ils ont monté,
Mais de mon paradis je méprise leur terre
Et le ciel ne m’est rien au prix de ta beauté.

Guillaume Apollinaire, « 1909 »
Extrait d’« Alcools », 1913

La dame avait une robe
En ottoman violine
Et sa tunique brodée d’or
Était composée de deux panneaux
S’attachant sur l’épaule

Les yeux dansants comme des anges
Elle riait elle riait
Elle avait un visage aux couleurs de France
Les yeux bleus les dents blanches et les lèvres très rouges
Elle avait un visage aux couleurs de France

Elle était décolletée en rond
Et coiffée à la Récamier
Avec de beaux bras nus

N’entendra-t-on jamais sonner minuit

La dame en robe d’ottoman violine
Et en tunique brodée d’or
Décolletée en rond
Promenait ses boucles
Son bandeau d’or
Et traînait ses petits souliers à boucles

Elle était si belle
Que tu n’aurais pas osé l’aimer

J’aimais les femmes atroces dans les quartiers énormes
Où naissaient chaque jour quelques êtres nouveaux
Le fer était leur sang la flamme leur cerveau

J’aimais j’aimais le peuple habile des machines
Le luxe et la beauté ne sont que son écume
Cette femme était si belle
Qu’elle me faisait peur

Villebramar, « 9 décembre »

Comment te deviner, toi qui t’échappes sans le dire
bien au delà du ciel
bien au delà des océans, tranquilles de te voir pleurer.

J’écris pour toi, et pour toi chante
des poèmes que nul ne comprend, et ils disent :
c’est beau

Comment t’aimer, mezza voce,
je vois le soleil dans la nuit, les yeux fermés,
et tes yeux gris ouverts sur la beauté du monde
et sa misère ; t’aimer, et je suis libre,
merveilleusement libre ; prends-moi dans tes bras
et jouons !

T’aimer.

Seul Dieu le sait, et nous,
ainsi lui devenant semblables.
Le soleil joue avec la nuit.

Nous deux.
Elle avec lui, lui avec elle,
et ce poème, que j’écris
pour toi

tes yeux gris,
ouverts sur la beauté du monde,
et sa misère

Charles Baudelaire, « La beauté »

Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière.

Je trône dans l’azur comme un sphinx incompris ;
J’unis un cœur de neige à la blancheur des cygnes ;
Je hais le mouvement qui déplace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les poètes, devant mes grandes attitudes,
Que j’ai l’air d’emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d’austères études ;

Car j’ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles :
Mes yeux, mes larges yeux aux clartés éternelles !

Andrée Chedid, « Épreuves de la Beauté »

En ces aubes où fermente la nuit
De quel élan
gravir ?

De quel œil contempler
villes visages siècles douleurs espérance ?

De quelles mains creuser un sol toujours fécond ?

De quelle tendresse chérir vie et terre
Abolir la distance
Cicatriser l’entaille ?

À quelle lumière découvrir la beauté des choses
Obstinément intacte sous le squame des malheurs ?

Julien Vocane

Jeunes filles
Qui se rhabillent,
Lumineuses après le bain.

Arthur Rimbaud, « Le dormeur du val »

C’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Victor Hugo, « Elle était déchaussée »

Elle était déchaussée, elle était décoiffée...
Elle était déchaussée, elle était décoiffée,
Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;
Moi qui passais par là, je crus voir une fée,
Et je lui dis : Veux-tu t’en venir dans les champs ?

Elle me regarda de ce regard suprême
Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,
Et je lui dis : Veux-tu, c’est le mois où l’on aime,
Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ?

Elle essuya ses pieds à l’herbe de la rive ;
Elle me regarda pour la seconde fois,
Et la belle folâtre alors devint pensive.
Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !

Comme l’eau caressait doucement le rivage !
Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,
La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.

Christian Bobin, « Autoportrait au radiateur »

La beauté est une manière de résister au monde, de tenir devant lui et d’opposer à sa fureur une patience active.

Charles Juliet, « Dans la lumière des saisons »

Un visage n’est jamais si beau, si émouvant, qu’à son automne.

« Le cantique des cantiques », versets 10-16

Mon bien-aimé est blanc et rouge, il est choisi entre mille
Sa tête est d’un or très pur. Ses cheveux sont comme de jeunes rameaux des palmiers, et ils sont noirs comme les plumes du corbeau
Ses yeux sont comme les colombes laiteuses sur l’eau des ruisseaux, et qui se tiennent le long d’un grand courant d’eaux
Ses joues sont comme de petits parterres de plantes aromatiques, qui ont été plantés par les parfumeurs. Ses lèvres sont des lis qui distillent les plus purs aromes
Ses mains sont d’or et faites au tour, et elles sont pleines d’hyacinthe. Sa poitrine est d’un ivoire enrichi de saphirs
Ses jambes sont des colonnes de marbre, posées sur des bases d’or. Sa tête est comme le mont Liban, et il se distingue entre les autres, comme les cèdres parmi tous les arbres
Le son de sa voix a une admirable douceur ; et il est tout aimable. Tel est mon bien aimé, et celui qui est véritablement mon ami, ô filles de Jérusalem

Bashô Matsuo

La cascade est limpide
dans les vagues immaculées
luit la lune d’été.

Bashô Matsuo

À la surface de l’eau
des sillons de soie -
pluie de printemps