Les découvertes de chimiste d’Édouard Bénédictus sont assez bien connues. De même, son œuvre en tant qu’artiste décorateur spécialisé dans le textile, la tapisserie et le papier peint, ainsi que ses modèles de motifs décoratifs publiés dans les années 1920 ont été présentés dans plusieurs expositions et publications. En revanche, ses dessins pour des décors et costumes de théâtres, féeries et opéras sont en partie inédits et n’ont jamais été étudiés pour eux-mêmes.

Un goût personnel pour les arts du spectacle

Maquette de costume pour un Péché dans « Plus ça change » de Rip (Paris, théâtre Michel, 1918)
Graphite, gouache et rehauts dorés sur papier
© Paris, MAD

Édouard Bénédictus est féru de musique et d’arts du spectacle. Son entourage y est propice : son oncle maternel, Louis Bénédictus, est musicien et compositeur. Édouard se marie en 1913 avec Marguerite Boulard, nièce du docteur Beni-Barde, elle aussi peintre. Il se sépare d’elle en 1925 et divorce en 1929. Il épouse en secondes noces Violette Gounin (Violette Nilba de son nom de scène), une cantatrice et musicienne appréciée1. Il est également membre de la Société des Apaches, active dans les années 1900 et 1910. Véritable vivier intellectuel, cette société informelle réunit de jeunes mélomanes, amateurs d’arts et de littérature, issus de la Schola Cantorum et du Conservatoire de Paris, mais aussi des écoles des Beaux-Arts et des Arts décoratifs2. Durant les réunions de ce groupe, il côtoie de nombreux compositeurs comme Maurice Ravel, Florent Schmitt et Maurice Delage, des poètes comme Tristan Klingsor, ou encore des décorateurs comme Georges Mouveau qui travaille pour l’Opéra de Paris. Les Apaches se retrouvent fréquemment chez les uns et les autres mais se rendent aussi ensemble à de nombreux spectacles et galas. Maurice Ravel est ainsi accompagné des représentants de « la musique française la plus neuve, la plus puissamment neuve qui passe avec lui, qui s’installe avec lui dans une loge bondée, où se tassent, derrière les vénérables cheveux de la mère émue et glorieuse du musicien Florent Schmitt, Igor Stravinski, Édouard Bénédictus et Maurice Delage3 ».

Après la Première Guerre mondiale qui a mis fin à la Société des Apaches, Édouard Bénédictus continue de se rendre à des représentations qui réunissent le beau monde parisien et où il peut voir et entendre des œuvres d’Alexandre Borodine, Nicolaï Rimsky-Korsakov, Loïe Fuller4 et Léon Bakst5. Bénédictus y est remarqué comme une des nombreuses figures mondaines guettées par la presse qui relate d’amusantes anecdotes, comme celle-ci : en octobre 1924, lors de la présentation du nouveau programme du théâtre du Grand-Guignol, « une dame exhiba une robe aux tons riches, dont le peintre Bénédictus, présent, avouait avoir dessiné le modèle6 ».

Enfin, et bien qu’on n’en conserve aucune trace, Yvanhoé Rambosson raconte que Bénédictus a composé « une symphonie que sa mort l’obligea à laisser inachevée7 ». Serge Bernstamm écrit qu’il « composa des vers, des symphonies8 ». Paul Follot, vice-président de la Société des artistes décorateurs, le présente aussi comme un « poète et musicien passionné par les recherches sonores de nos grands compositeurs modernes9 ».

Les arts du spectacle, à l’ombre du reste de son œuvre

Étude pour un costume de théâtre
Graphite et gouache sur papier
© Paris, MAD

Les travaux effectués par Édouard Bénédictus pour les arts du spectacle demeurent à l’ombre du reste de son œuvre. Ceux qui sont conservés au Musée des Arts Décoratifs couvrent une période qui va de 1918 à 1920 environ et annoncent ses productions des années 1920 en tant que peintre et décorateur. Mais leur étude est complexe. Il est en effet difficile de retrouver la trace des spectacles pour lesquels Bénédictus a travaillé : les noms des décorateurs sont occultés par ceux des vedettes, dont la présence à l’affiche devait attirer le public, et par ceux des dramaturges, compositeurs et metteurs en scène notamment. De plus, au XXe siècle, de nombreux peintres modernes font des incursions dans les arts du spectacle : leur aura et leur renommée plongent dans l’ombre les décorateurs spécialisés dans ce domaine10. En 1919, le metteur en scène Arsène Durec organise pour le ministère des Affaires étrangères une tournée dans les pays scandinaves visant à diffuser le théâtre français ; parmi les auteurs des « 7 000 kg de décors11 » qu’il emporte – soit vingt décors tout équipés et 150 costumes –, les noms de Vuillard, Derain, Marquet, Matisse ou encore Vlaminck sont plus familiers au public d’aujourd’hui que celui de Bénédictus qu’ils côtoient pourtant12.

Édouard Bénédictus (1878-1930), [Costume de théâtre], France, XXe siècle (1er quart)
Dessin : pierre noire, gouache, aquarelle sur papier. Don Madame Bénédictus, 1939. Inv. CD 1459
© Paris, MAD

On ignore comment Édouard Bénédictus en est venu à la décoration de théâtre et quel était son rôle exact dans ces entreprises. On devine cependant des relations de travail voire d’amitié, qui ont perduré sur plusieurs projets, notamment avec Firmin Gémier. Le décorateur de théâtre Émile Bertin complète ce binôme pour les représentations des Mille et Une Nuits et de La Mégère apprivoisée : il semble que Bénédictus ait uniquement conçu les maquettes réduites et que Bertin ait eu la charge de la confection du décor dans sa grandeur réelle13. Édouard Bénédictus a également travaillé avec la costumière Marie Muelle pour Les Huns14 et pour Plus ça change15 : de la même manière, celle-ci exécutait les costumes imaginés par le décorateur.

Édouard Bénédictus (1878-1930), [Éléments pour des costumes de théâtre], XXe siècle (début)
Croquis : craie noire sur papier. Don Madame Bénédictus, 1939. Inv. CD 1466-16
© Paris, MAD

Dans ses maquettes de décors et de costumes, Bénédictus émet des propositions très pointues concernant le choix des textiles et des éléments mobiliers. Son plaisir et sa virtuosité à jouer des couleurs, des rehauts argentés et dorés, et des motifs, l’animation de ses personnages dessinés comme prétexte au déploiement des étoffes qu’ils portent, la particularité qu’il a de ne pas épingler des échantillons de tissus à ses projets mais de les dessiner directement, laissent entrevoir son futur travail de conception de textiles et papiers peints.

1« Le mariage d’Édouard Bénédictus », dans Comœdia, 24 janvier 1930, p. 3.

2Malou Haine, « Deux entretiens inédits de Tristan Klingsor avec Stéphane Audel à propos de Maurice Ravel (1958) », dans La Revue musicale, juin 2007, p. 36-55.

3Armory, « La soirée » dans Comœdia, 10 juin 1912, p. 2.

4Raymond Charpentier, « Au Théâtre des Champs-Elysées, Représentations de la Loïe Fuller et de son École de Danse », dans Comœdia, 3 mars 1921, p. 1.

5André Rigaud, « Une représentation au bénéfice des Russes affamés », dans Comœdia, 24 février 1922, p. 1.

6Armory, « Le nouveau spectacle du Grand-Guignol », dans Comœdia, 29 octobre 1924, p. 2.

7Jean Laubespin, « Tisserand, peintre, poète et inventeur tel fut Édouard Bénédictus descendant de Spinoza », dans Paris-Soir, 23 janvier 1932, p. 3.

8Bernstamm, op. cit.

9Hommage à Bénédictus, op. cit., p. 12.

10Iris Berbain, Du maître peintre décorateur de théâtre au scénographe : Émile Bertin (1878-1957), le dernier d’une tradition, thèse de doctorat de l’EPHE, 2016.

11A. Ziza, « Le théâtre français en Scandinavie, la tournée Durec », dans La Rampe, 24 août 1919, p. 9.

12« Courrier des théâtres », dans Le Figaro, 9 mars 1919, p. 3.

13J. Birson, « La Mégère apprivoisée, Représentation de Gala donnée par la Société Shakespeare sur le Théâtre de Mme la Comtesse de Béarn », dans Le Monde illustré, 8 mars 1919, p. 135.

14Publicité pour la Comédie-Mérigny, dans Le Journal, 2 mars 1918, p. 4.

15Rip et Zyg Brunner (illus.), Plus ça change, Paris, Lucien Vogel, 1922.