Édouard Bénédictus, « mage, inventeur, peintre, dramatiste »

Édouard Bénédictus (1878- 1930), [Costume d’Andrée Ricci pour « Les mille et une nuits »], France, 1919
Dessin : gouache, rehauts d’or sur papier Don Madame Bénédictus, 1939. Inv. CD 1446
© Paris, MAD

Édouard Bénédictus a multiplié les talents : il a été entre autres chimiste, peintre, publiciste et décorateur. La première partie de sa carrière est partagée entre la décoration et la chimie. Spécialisé dans un premier temps dans le cuir incrusté, il participe à l’Exposition universelle de 1900 et devient membre de la Société des artistes décorateurs en 1902. Tout en poursuivant ces travaux, il brevète en 1909 un procédé de verre feuilleté et fonde la Société du verre Triplex en 19111. Cette découverte constitue une véritable avancée pour l’industrie automobile. Pendant la Première Guerre mondiale, il œuvre pour le ministère de la Guerre en tant qu’inventeur ; il travaille notamment à neutraliser les effets du gaz moutarde utilisé par les Allemands2. Ses réalisations lui valent d’être décoré de la Légion d’honneur en 1921.

De 1918 à 1920 environ, période charnière, Édouard Bénédictus travaille pour des représentations, pièces de théâtre et féeries, en tant que concepteur de costumes et de décors. Puis il se consacre entièrement aux arts décoratifs. Fortuné d’Andigné, membre du conseil municipal de Paris, souligne ainsi que « parmi les innombrables activités […] entre lesquelles s’est partagée sa pénétrante intelligence, la décoration occupait la première place, au-dessus même sans doute de la chimie où il obtint de si féconds succès3 ». Bénédictus se focalise particulièrement sur la conception de papiers peints, de tapisseries et surtout de textiles, dans un style représentatif du mouvement Art déco. Il a collaboré avec les maisons Brunet, Meunié et Cie4, et Tassinari & Chatel5, engagées dans l’édition de tissus synthétiques comme la fibranne et la rayonne, à l’aspect proche de la soie mais plus économiques que cette dernière et donc accessibles au plus grand nombre. Dans les années 1920 et jusqu’à sa mort en 1930, Édouard Bénédictus travaille également à la publication de recueils de compositions décoratives modernes et luxuriantes, dont les motifs servent de modèles ou de sources d’inspiration pour des tissus et papiers peints : Variations (1924), Variations II (1929) et enfin Relais (1931), publié à titre posthume. Le Musée des Arts Décoratifs en conserve les gouaches originales.

  • Lé « Les jets d’eau », Édouard Bénédictus (1878-1930), dessinateur ; Brunet, Meunié et Cie (1815- ), fabricant, 1925
    Tenture des murs du grand salon de réception d’« une ambassade française". Satin façonné, liseré à liage et effets multiples. Inv. 25955
    © Paris, MAD
  • Lé « Athéna », Édouard Bénédictus (1878-1930), dessinateur ; Brunet, Meunié et Cie (1815- ), fabricant, 1925
    N° 3775. Patron « Brocart Moderne ». Inv. 25961
    © Paris, MAD
  • Édouard Bénédictus (1878-1930), [Variations PL 13 composition décorative, motifs floraux très stylisés], France, XXe siècle
    Dessin : gouache sur feuillet, rehauts d’or dans motif. Don Madame Bénédictus, 1939. Inv. CD 1242
    © Paris, MAD

Créateur prolifique, pluridisciplinaire et savant, Édouard Bénédictus a exercé une fascination immense sur ses contemporains. Il est pourtant tombé dans l’oubli. En 1921, un article de Romans-revue qui liste les « écrivains, journalistes, artistes et savants récemment décorés » comme officiers de la Légion d’honneur le présente comme un « mage, inventeur, peintre, dramatiste6 ». L’homme de lettres Serge Bernstamm le désigne lui aussi comme un « magicien moderne7 ! » Firmin Gémier, acteur, metteur en scène, directeur de théâtre et promoteur du théâtre populaire, a incarné son sosie dans Monsieur Beverley8 . Dans cette comédie policière de Georges Berr et Louis Verneuil montée au théâtre Antoine le 28 février 1917, Beverley est décrit par les autres personnages comme un « oracle », un « devin », un « professeur de magie », un « sorcier » ou encore un « spirite »9 . S’il ne croit pas aux esprits qu’il invoque, il mystifie ses interlocuteurs par sa clairvoyance. Louis-Ferdinand Céline, qui l’a côtoyé, écrit : « J’ai eu un pote ainsi, Bénédictus. Un Juif qui professait aux Arts décoratifs. Inventeur aussi, rocambolesque et mystificateur cabalesque. Il a fini, rêve de toute sa vie, par être personnifié par Gémier dans une pièce, M. Beverley, au théâtre Antoine…10 »

Édouard Bénédictus (1878-1930), [Apollo], France, XXe siècle (1er quart)
Dessin : gouache, pierre noire, rehauts de blanc sur papier. Don Madame Bénédictus, 1939. Inv. CD 1428
© Paris, MAD

Les hommages des personnalités qu’il a côtoyées fleurissent après son décès le 28 janvier 1930. Ces mots nous permettent de mesurer le caractère magnétique de Bénédictus et l’admiration qu’il a suscitée. Paul Léon, directeur général des beaux-arts au ministère de l’Instruction publique, le qualifie d’« innombrable Protée » et salue ainsi l’étendue encyclopédique de ses connaissances et de ses champs d’action : « écrivain, publiciste, critique littéraire, théâtral, scientifique, fondateur de journaux, de groupements, de sociétés, il s’est toujours trouvé mêlé aux grandes batailles de ce temps11 ». De même, Yvanhoé Rambosson, poète, critique d’art et conservateur honoraire des musées de la Ville de Paris, dit à son sujet qu’il « exerçait une attraction singulière, présentant comme une sorte d’émanation du mystère sacré de l’intelligence12 » et qu’« il faisait songer aux alchimistes du Moyen Âge, puis à ces artistes de la Renaissance italienne que tourmentait un besoin d’universalité13 ».

1Victor Najar, « L’inventeur du verre de sécurité : Édouard Bénédictus », dans L’Égypte industrielle, Le Caire, décembre 1936.

2Serge Bernstamm, « Édouard Bénédictus », dans L’Éclaireur de Nice, 8 novembre 1935.

3Hommage à Bénédictus, Paris, Coquemer, 1932, p. 10.

4Lesley Jackson, Twentieth-Century Pattern Design : Textile & Wallpaper pioneers, New York, Princeton Architectural Press, 2002, p. 54.

5Jean-Pierre Planchon, Tassinari & Chatel, la soie au fil du temps, Paris, éd. Monelle Hayot, 2011, p. 246.

6« Échos de la République des Lettres », dans Romans-revue : guide de lectures, 1921, p. 144.

7Bernstamm, op. cit.

8« Nécrologie », dans L’Éclaireur du dimanche, 9 février 1930, p. 14.

9Georges Berr et Louis Verneuil, Monsieur Beverley, pièce en 4 actes, Paris, Librairie théâtrale, artistique et littéraire, 1920, p. 29-30.

10Lettre de Louis-Ferdinand Céline à Pierre Monnier, 1er avril 1949, dans Éric Mazet, « Céline dans le miroir des peintres », Spécial Céline, Lafont presse, no 9, mai-juin-juillet 2013, p. 58-79.

11Hommage à Bénédictus, op. cit., p. 15.

12Ibid., p. 6.

13Yvanhoé Rambosson, « Mort d’Édouard Bénédictus », dans Comœdia, 30 janvier 1930, p. 3.