Descriptif du concours : l’exposition des 12 participants
Programme du concours de l’Ucad sur thème du Cabinet de l’amateur, 1895
Archives du MAD, D2/43
© MAD, Paris

Afin d’assurer « le triomphe de l’Union Centrale et des arts décoratifs français », l’Ucad prépare dès 1895 sa participation à l’Exposition Universelle de 1900. Elle organise d’abord un concours en vue de l’Exposition universelle de 1900 afin de « demander aux décorateurs de notre temps un ensemble unique d’inspiration »1 pour la création d’un Cabinet de l’amateur. « Nous avons la pensée de nous entendre avec le Commissariat général de l’Exposition de 1900 ou peut-être de faire le sacrifice qui sera nécessaire, afin que les plans et dessins du projet couronné en première ligne puissent être utilisés pour la décoration et l’aménagement de la salle ou des salles d’exposition des œuvres d’art décoratif présentées en 1900. »2

Durant les cinq années qui suivent, l’Ucad consacre un tiers de son budget à l’organisation de concours, et deux tiers à l’acquisition d’œuvres, le tout devant former ce cabinet de l’amateur d’art moderne. L’Ucad souhaite à travers ce concours « provoquer des idées nouvelles »3, afin de doter « notre siècle d’un style »4.

L’ensemble des 12 projets reçus est exposé de façon anonyme au Palais de l’Industrie en juin 1895. La critique est unanime, le petit nombre des candidats résulte d’un délai de 5 mois jugé trop court pour le rendu d’un concours de cette ampleur.

L’Ucad, restée propriétaire des projets primés, décerne le premier prix au projet n°12 Pro Arte de Georges Rémon et Eugène Morand. Elle attribue aussi une première prime à Alexandre Sandier pour son projet symbolisé par une marguerite d’or, apposée sur le montage des dessins. Enfin, une mention honorable avec médaille est décernée à MM. De Perthes frères pour le projet n°8 Ambo.

Alexandre Sandier (1843–1916), Projet pour la galerie du Cabinet de l’amateur primé au concours de l’Ucad en vue de l’Exposition Universelle de 1900, 1895
Graphite, plume et encre noire, aquarelle, rehauts de gouache de couleurs , or et blanches. Ancien fonds. Inv. PR. 2011.7.198
© MAD, Paris

Le journal La Petite Presse, dans son article « Un concours intéressant » s’amuse à décrire ainsi les dessins non primés :
« Ces préliminaires établis on m’excusera de m’avouer incapable de comprendre pourquoi le concurrent n°10 s’est obstiné à composer un dessin où tout, disposition et détails, est plus ou moins moresque, et pourquoi l’auteur du projet numéro 11 nous montre des lignes absolument gothiques. Les dessins n°9 sont d’une extrême confusion ; le chinois l’arabe, l’étrusque, le grec et le byzantin s’y mêlent, sans fraterniser. Cela n’est pas clair, donc ce n’est pas français. Le n°6 est romano-byzantin. Le n°4 est du Louis XIV alourdi, gonflé, exagéré. Le n°1 est un vieux thème traduit par un bon élève, fort sage, de l’institution Petdeloup. Le n°3 est un croquis sans grande valeur. Le n°2 est la recherche pénible de tous les agencements désagréables des lignes désagréables. Le n°7 semble le plan et les coupes d’un établissement thermal antique. — Construire une sorte de crypte, pour en faire une salle d’exposition d’objets d’art, c’est le comble de la fantaisie... Voyez-vous, d’ici, les visiteurs, munis de lanternes et de rats-de-cave, cherchant péniblement à regarder une miniature et à se rendre compte du fini d’un émail ? »

Mais certains candidats ont aussi eu le sens de la plaisanterie en empruntant des pseudonymes alambiqués, comme pour le projet n°2 signé C. Raté, ou le projet n°11 à lire à l’envers Eédi nom A (A mon idée).

1Archives du MAD, Projet manuscrit de Lefebure, D2/43

2« Rapport de M. Georges Berger », dans la Revue des arts décoratifs, 1896, p. 157

3« Concours ouvert par l’Union centrale des Arts Décoratifs en vue de l’Exposition universelle de 1900 » dans la Revue des arts décoratifs, 1896, p. 131

4« Rapport fait au conseil d’administration par Henri Beraldi », dans la Revue des Arts Décoratifs, 1894, p. 207

Le projet primé de Georges Rémon et Eugène Morand

Le projet de Rémon et Morand est le plus complet. Ils sont les seuls à avoir présenté 14 planches d’une très grande précision et d’une parfaite qualité d’exécution.

Georges Rémon et Eugène Morand, Projet pour la galerie du Cabinet de l’amateur, Premier prix au concours de l’Ucad en vue de l’Exposition Universelle de 1900, 1895
Inscription au centre des médaillons du papier peint le nom du projet « Pro Arte ». Ancien fonds PR.2011.7.194
© MAD, Paris

Remportant le prix de 5000 francs – le plus élevé que l’Ucad a décerné à cette époque – et l’unanimité du jury, le projet Pro Arte de Rémon et Morand a également conquis la critique : « l’ensemble est parfait, d’un goût sobre, d’une recherche infiniment délicate de couleurs »1. Les motifs ornementaux s’inspirent du végétal, « la Grande Galerie, figur[e] un immense bosquet d’arbres, le long desquels montent des fougères, rosiers grimpants, clématites et glycines ».2

Le 20 mars 1896, Rémon et Morand envoient les devis d’exécution du projet de décoration intérieure du Cabinet de l’Amateur d’un total de 216 200 Francs. Pour ce faire ils font appel à des collaborateurs, qui sont devenus d’importantes figures de l’Art nouveau, comme Galland pour les vitraux ou Jeanselme pour la menuiserie du plafond de la Galerie.

À la séance du 20 novembre 1897, la commission vote la réduction de l’exécution du projet, ne souhaitant pas que celui-ci absorbe à lui seul l’ensemble des ressources de l’Ucad. Le projet Rémon et Morand est alors réduit à une cheminée et des lambris latéraux, mais cet aménagement ne semble pas convenir à l’Ucad. Finalement il est abandonné en 18983.

1Le Temps, 20 juin 1895

2« Les Concours de l’Union centrale des arts décoratifs » dans Le Figaro, 28 juin 1895

3Archives du MAD, séance du CA du 28 octobre 1898 : « M. Bouillhet annonce que M.M Rémon et Morand dont les premiers projets présentés n’ont pas été acceptés, paraissent renoncer a en présenter d’autres », C1/41

Les concours et les commandes entre 1895 et 1900

Organisée en deux commissions, celles de l’Enseignement, en charge des concours, et celles du Musée gérant les acquisitions, l’Ucad décide « d’affecter la plus grande partie de ses ressources budgétaires, de 1895 à 1900, à la production d’objets d’art industriel, destinés à figurer à la prochaine Exposition universelle de Paris »1, s’élevant à la somme de 300 000 Francs. L’Ucad organise trois concours, en 1895, 1897 et 1899, le premier accompagnant celui de la décoration intérieure du cabinet de l’amateur est très précis mais les deux suivants, espérant favoriser l’innovation, laissent beaucoup plus de liberté, et ne décrivent pas d’objets en particulier :

« 1° Le décor fixe ou mobile de l’habitation (architecture d’intérieurs, mobilier, ustensiles, etc.)
2° L’ornement de la personne (étoffes, bijoux, etc.) »

Vase Crocus, Nancy, 1898-1899 
Daum (verrerie cristallerie) ; d’après le modèle deLouis Joseph Gustave Fuchs. Verre soufflé à trois couches, gravé à la roue. Primé au concours de l’Union Centrale en vue de l’Exposition universelle de 1900. Achat Louis Joseph Fuchs, 1899. Inv. 9074
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

Les concours sont à deux degrés, le premier est une étape dédiée au projet-maquette et le second est dédié à la création de l’objet réel. Ont été primés puis achetés par le musée le vase Crocus de Fuchs et Baum, le meuble à partition de Becker, le tapis de Jorrand, l’assiette L’Été de Arnoux et le vitrail de Soccart et Marie.

Vitrine, Paris, 1900
Edme Couty, dessinateur ; Damon & Cie, ébéniste. Acajou, marqueterie de citronnier, buis du Paraguay, citron feuille St Martin et prunier sur fond Satin wood. Achat Damon & Cie, 1900. Inv. 9407
© MAD, Paris

La commission prévoit également des commandes spéciales à des artistes tels qu’Edme Couty, René Lalique, Jean Dampt et d’autres2. La commission s’est rendue en février 1898 chez Edme Couty pour « lui demander les plans et maquettes d’un meuble vitrine offrant les recherches de marqueteries florales et de peintures qui ont fait le succès de l’installation de la Section Française de la parfumerie à l’exposition de Bruxelles. »3.

Une autre commande importante est celle de la sculpture de la Paix au foyer de Dampt. L’Ucad se tourne également vers Joseph François Joindy pour un encrier, Jeanne Equer pour une gaine pyrogravée, Lucien Falize pour une vitrine pour le hanap, et Ruban et Sergent pour un buvard en mosaïque de cuir. L’ensemble des objets achetés ou commandés sont ensuite présentés dans les espaces du cabinet d’amateur.

1« Rapport de M. Georges Berger » dans la Revue des arts décoratifs, 1896, p. 154

2Archives du MAD, C1/54

3Archives du MAD, Union centrale des arts décoratifs, Procès-verbaux des séances de la commission du musée du 26 novembre 1898, C1/41

Un projet partagé : l’association de l’Ucad et de Hoentschel

Après l’abandon du projet de Rémon et Morand, le conseil d’administration annonce le 26 novembre 1898 la prochaine collaboration avec le décorateur Hoentschel : « Le Président donne la parole Mr Gagneau qui lit un rapport d’après lequel Mr Hoentschel s’engagerait à édifier à ses frais, sur un emplacement déterminé , à l’esplanade des Invalides, un Pavillon luxueusement décoré, qui serait la Maison de l’Union centrale et où celle-ci pourrait placer les œuvres choisies pour figurer à l’Exposition de 1900. Mr. Hoentschel ne demande rien, mais Mr. Gagneau pense que pour sauvegarder la dignité de l’Union Centrale et bien marquer qu’elle y sera chez elle, d’attribuer une somme de 40 000 F à cette manifestation artistique à laquelle Mr. Hoentschel consacrera au moins 150 000 F. Cette somme était du reste prévue. Le Conseil délibère et décide unanimement d’accorder 50 000 F à titre de subvention. »1

Le 19 janvier 1899, Bouillhet, Gagneau et Maciet, membres de la Commission de l’Exposition 1900 de l’Ucad, se rendent chez Hoentschel qui leur présente la maquette du pavillon et le plan de ses principales dispositions : « approbation complète est donnée à l’idée générale ».2

Projet de façade du Pavillon de l’Union Centrale pour l’Exposition universelle de 1900
Attribué à Eugène Bliault et Georges Hoentschel. Tirage. Inv. CD 1780.B
© MAD, Paris

Le 2 mars 1899, Henri Bouilhet explique à la commission la « combinaison intervenue entre M. Hoentschel et L’Union centrale pour l’édification d’un pavillon sur l’esplanade des Invalides dans lequel nous exposerions les pièces capitales achetées aux artistes depuis 1889 ».3 Cette combinaison résulte d’un arrangement entre les deux parties : Hoentschel souhaitait établir un pavillon pour y exposer ses œuvres mais n’avait pu obtenir d’emplacement, et l’Ucad qui obtint l’emplacement, avait des financements restreints et un projet de décoration d’intérieur avorté. Bien que ce contrat semble plus avantageux pour l’Ucad, les deux parties y trouvent leur compte pour une « exposition commune »4 : l’Ucad a le décorateur et mécène de son pavillon et Hoentschel bénéficie d’un emplacement à l’Exposition universelle où montrer son travail avec un « salon distinct » à consacrer à ses œuvres de céramique, et une audience internationale. S’il était alors connu comme collectionneur et décorateur, il l’était beaucoup moins en tant qu’artiste moderne et céramiste. La Galerie George Petit se porte acquéreur d’une partie des céramiques.5

1ibid

2Archives du MAD, courrier du 19 janvier 1899, D2/43

3Archives du MAD, Procès-verbaux des séances de la commission du musée C1/41, p. 269

4Archives du MAD, Lettre adressée à Georges Hoentschel le 21 juillet 1899, D2/43

5Le Figaro, 4 décembre 1900