Pour être acceptée, une tenue vestimentaire ne doit pas seulement se conformer aux circonstances ou à l’identité sexuelle de son porteur, elle doit aussi respecter des codes formels et visuels établis. Si la longueur d’un vêtement, sa largeur, ses couleurs, mais aussi la nature même du tissu dans lequel il est taillé sont des critères d’originalité pour les uns, ils sont, pour les autres, des entraves à la discrétion qui s’impose dans les usages vestimentaires occidentaux. Du XIVe siècle à nos jours, l’idée d’excès dans le vêtement est très fréquente car la mode s’exprime par un renouvellement constant des formes. La nouveauté dérange. Ainsi le vêtement trop haut, trop court, trop large, trop transparent, trop moulant, trop couvrant, trop froissé ou trop coloré a-t-il souvent choqué les esprits conservateurs.

Trop haut

Au XVIe siècle, le talon est un attribut exclusivement masculin. Il proviendrait des chaussures des cavaliers perses, précisément dotées d’un talon pour fixer le pied dans l’étrier.

Paire de chaussures ayant appartenu à Philippe Ier d’Orléans, France, vers 1660
Cuir. Paris, Musée des Arts Décoratifs, dépôt du musée du Louvre. Inv. Louvre Lab.1160.1-1.2
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

Dès qu’il se répand dans les usages occidentaux, le talon fait l’objet de nombreuses critiques : on le dit contre nature, dangereux car contraignant la marche. Philippe d’Orléans, dit « Monsieur », frère de Louis XIV, était connu pour porter les plus hauts talons à la cour. Si les hauts talons sont signes de supériorité sociale, ils ne doivent toutefois pas être trop hauts pour un homme. Saint-Simon décrivait Monsieur comme « un petit homme ventru, monté sur des échasses tant ses souliers étaient hauts ». Le Musée des Arts Décoratifs conserve une paire de chaussures portée par Philippe d’Orléans lors de son entrée à Aix-en-Provence en 1660.

Ce n’est qu’à partir du XVIIIe siècle que le talon devient presque exclusivement féminin et par conséquent signe d’érotisme. Il est alors mal considéré chez un homme. Cependant au XXe siècle, les popstars peuvent se permettre plus de liberté quant aux codes établis. C’est le cas de John Lennon qui a porté un modèle à talon créé par Roger Vivier.

Trop court

Les jupes et robes courtes ont, depuis leur émergence dans les années 1920, mis en émoi celles et ceux qui considèrent le fait de dévoiler les jambes féminines comme une révoltante atteinte à la morale. Avec l’ourlet au-dessus du genou, la mini-jupe dans les années 1960 a sans doute été le vêtement le plus scandaleux du XXe siècle. À l’époque, elle est jugée « horriblement courte et terriblement jeune », « décadente », révélatrice d’une « morale indigne ». Elle est même interdite dans les établissements scolaires et au Sénat. Pourtant, en 1920 comme en 1960, quand les femmes raccourcissent leur garde-robe, c’est aussi pour elles un moyen de sortir de l’état de sujétion dans lequel la société, et par extension leur habillement, les contraint. André Courrèges joua un rôle essentiel dans l’histoire de la minijupe ; il est même dit être le « père de la mini ». Il fait de la minijupe la pièce emblématique de sa collection printemps-été 1965 dans une version plus architecturée et plus futuriste que les créations de Mary Quant.

Trop large

Vers 1660, la mode masculine se caractérisait par la culotte à la rhingrave, un vêtement particulièrement large. Cette pièce vestimentaire a vivement été critiquée pour ses longs métrages de tissu nécessaires à sa fabrication, lui conférant l’aspect d’une jupe et la réputation d’un vêtement entravant. Dans L’École des maris, Molière le compare à des « sottises », « où comme en des entraves, on met tous les matins ses deux jambes esclaves ».

En 1702, dans Les Règles de la bienséance, Jean-Baptiste de La Salle écrit que « rien n’est plus malséant qu’un vêtement qui ne convient pas à la taille de la personne ; cela défigure tout un homme, particulièrement lorsqu’il est trop ample […]. Il vaut mieux qu’un habit soit plus étroit, que trop large ». La déclaration de l’ecclésiastique est pour le moins étonnante : un vêtement « étroit », qui dévoile les courbes indiscrètes du corps, serait moins subversif qu’un habit « trop large » qui en couvre les formes jusqu’à les faire disparaître. L’exemple des chemises du XVIIe siècle, mais aussi des culottes et pantalons amples portés par les hommes du XVIe au XXIe siècle semble confirmer ce malaise. Le vêtement trop ample transgresse l’ordre établi parce qu’il déforme, dissimule et entrave.

Trop moulant
Vivienne Westwood Combinaison, collection prêt-à-porter automne-hiver 1989-1990, « Voyage à Cythère »
Jersey stretch, application de miroir coloré. Paris, Musée des Arts Décoratifs, achat grâce au mécénat de Mrs. Jayne Wrightsman, 2001. Inv. 2001.133.6.1
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

Omniprésent, le vêtement moulant est souvent moqué, critiqué ou même interdit. Depuis le XIVe siècle, il fait de nombreuses apparitions dans l’histoire du vêtement et à chaque fois crée la polémique. On le dit impudique, déshonnête, outrageant ou honteux. Dévoilant les détails de l’anatomie jusqu’à les rendre trop visibles, le vêtement moulant joue avec les limites entre corps vêtu et corps nu, et dispute le rôle d’une seconde peau. Vivienne Westwood a joué avec ce thème pour sa collection « Voyage à Cythère ». Elle y présente notamment une combinaison moulante couleur chair en lycra élastique. Dans un but assumé de mimétisme du corps nu, la créatrice érotise cette combinaison par l’ajout d’une feuille de figuier, détail de pudeur sur les représentations d’Adam et Ève.

La dimension mimétique du vêtement moulant est également éloquente dans le t-shirt Finally Chest Hair de Walter Van Beirendonck. Dans cette collection, il présente des Kinky Kings (rois excentriques), inspirés du roi Louis II de Bavière, faisant défiler les mannequins moulés de t-shirts aux motifs de torse poilu.

Trop couvrant, trop de tissu
Christian Dior, Robe de jour, collection haute couture automne-hiver 1947-1948
Drap de laine. Paris, Musée des Arts Décoratifs, collection UFAC, don marquise de Paris, 1971. Inv. UF 71-27-12
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

Capuches, calèches, capotes et autres couvre-chefs à passe longue soulèvent souvent la suspicion tant ils couvrent l’identité et les intentions de celles et ceux qui les portent. Au XIVe siècle, la capuche, déjà jugée subversive, est même interdite. Une ordonnance de Charles VI datée de 1399 proscrit à Paris le port de « faux visages », c’est-à-dire des chaperons ou capuchons si enveloppants qu’ils dissimulent le visage des malfaiteurs. Interdire une capuche sous prétexte qu’elle est trop couvrante et masque l’identité de son porteur serait-il le fait d’un autre âge ? Il n’en est rien : de nos jours, le hoodie – ou sweat-shirt à capuche – est çà et là interdit car il est associé aux gangs et aux délinquants. L’abondance de tissu est également mal perçue. Au milieu du XIXe siècle, de longs métrages de tissu sont nécessaires à la réalisation d’une robe à crinoline, ce qui est souvent considéré comme un gaspillage et une dépense d’argent inutile.

On retrouve au milieu du XXe siècle le même phénomène. Alors que les tissus sont encore rationnés en 1947, Christian Dior présente sa première collection connue sous le nom de « New Look ». Plus de 20 mètres de tissu, soit plus d’un an de tickets de rationnement, sont nécessaires pour la confection d’une pièce. La députée anglaise Mable Ridealgh qualifia le « New Look » de « gaspillage stupidement exagéré de matière et de main-d’œuvre imposé à la femme moyenne au détriment d’un habillement normal ».

Trop transparent, trop plongeant
Guy Laroche, Robe longue, 1972
Costume réalisé pour Mireille Darc dans le film « Le Grand Blond » avec une chaussure noire d’Yves Robert. Crêpe de soie. Paris, Musée des Arts Décoratifs, don Mireille Darc, 1994. Inv. 994.113.1
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

« Couvrez ce sein que je ne saurai voir » : ce célèbre vers de Tartuffe pourrait à lui seul illustrer les reproches faits à l’égard des vêtements qui ne remplissent pas leur fonction première de couvrir. Les robes diaphanes des Merveilleuses, les « toilettes éthérées » des élégantes de l’Empire, les robes « en gaze zéphyr » de la comtesse de Castiglione, les robes transparentes de Paul Poiret – qualifiées d’« hideuses, barbares, faites pour des tribus non civilisées » par le couturier Jean-Philippe Worth – sont autant d’exemples de vêtements qui couvrent le corps sans pour autant le soustraire aux regards. Toutefois, si habits transparents et décolletés aguicheurs offusquent les uns, n’enflamment-ils pas les autres ? C’est sans doute pour cette raison que la robe Guy Laroche que portait Mireille Darc, en 1972, dans le film Le Grand Blond avec une chaussure noire d’Yves Robert, est devenue mythique. Le couturier et l’actrice ont imaginé un étonnant décolleté de dos. L’actrice avait confié dans une interview : « J’étais chez Guy Laroche. Je lui ai demandé un décolleté sur le dos parce que je n’avais pas de seins. Jusqu’au moment où la couturière a trouvé cela indécent. On s’est rendu compte que la robe a été difficile à porter. Il y a eu un silence sur le plateau. Un silence s’est fait, j’ai eu peur que ça ne plaise pas ».

Sommets coiffés

Vers 1770, la mode des coiffures hautes et extravagantes constitue un phénomène majoritairement féminin qui fait le bonheur des caricaturistes. Dans les gravures, les femmes dotées de tels édifices s’accrochent aux réverbères, frôlent les plafonds et leur sommet sert de perchoir aux oiseaux. Certes, l’étirement des coiffures jusqu’à déplacer la tête au centre du corps est au cœur de la critique. Mais, plus encore, c’est l’ordre spatial que les coiffures transgressent : les femmes prennent davantage de « place » et deviennent des menaces pour le pouvoir masculin.

Trop de couleurs

Dans le vêtement, les couleurs se remarquent au premier regard. Au Moyen Âge, les couleurs vives, « trop voyantes », dérangent car elles sont celles du bariolage, de l’écart, de la transgression.

Frac de révolutionnaire, France, 1789-1791
Toile de coton et cuivre ciselé. Paris, Musée des Arts Décoratifs, collection UFAC, achat 1955. Inv. UF 55-75-1
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

Au XVIe siècle, les réformateurs protestants distinguent les couleurs « honnêtes » (blanc, noir, gris, brun, bleu) des couleurs « déshonnêtes » (rouge, vert, jaune) que tout bon chrétien et même tout bon citoyen doit fuir. Cette distinction a des conséquences dans nos garde-robes : nos costumes sombres, nos chemises blanches, nos blazers bleu marine, etc., ne répondent-ils pas encore à une tradition chrétienne de modestie et de vertu ? Les motifs ont également leur importance.

À la fin du Moyen Âge, les rayures sont jugées inconvenantes ou provocantes. Pour la sensibilité médiévale, la rayure constitue en effet l’archétype du bariolé : elle est indigne de tout honnête chrétien. De fait, l’iconographie réserve la rayure aux traîtres. Mais les choses changent peu à peu.

À la Révolution, la rayure est à la mode. Elle vient de la cocarde tricolore qui est devenue l’emblème et le symbole de la France en révolte. Tout honnête citoyen se doit d’être habillé de rayures patriotiques. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, la couleur de nos vêtements ne fait plus guère scandale ; tout au plus semble-t-elle quelquefois déplacée.

Mode sauvage

Tout au long de son histoire, la fourrure a suscité des critiques diverses, la plupart faisant allusion à son caractère ostentatoire. Au début du XXe siècle, la disparition de certains oiseaux exotiques, recherchés pour leurs plumes, provoque les premiers débats sur la cause animale. En effet, après 1900, les chapeaux féminins ne sont pas seulement couverts de plumes, mais surtout de plumage entier de l’oiseau naturalisé et recomposé. Les défenseurs de la cause animale comparent ces chapeaux à des natures mortes où à des trophées de chasse.

Esther Meyer, Chapeau à tête, ailes et plumes de faisan recomposé, vers 1905
Plumes de faisan et velours de soie. Paris, Musée des Arts Décoratifs, collection UFAC, don Geneviève Perreau, 1949. Inv. UF 49-13-3
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

Toutefois, c’est à partir de la seconde moitié du XXe siècle que la fourrure commence à être violemment remise en question par le fait même qu’elle provient de loups ou de visons. En 1977, l’image de Brigitte Bardot embrassant un blanchon sur la banquise a marqué les esprits de toute une génération. Rien ne laissait soupçonner que la fourrure devait revenir en force à la fin des années 1990, provoquant de nouvelles vagues de contestations.

En 1999, lors d’une interview, Jean-Charles de Castelbajac confesse : « Quand je suis devenu un peu plus conscient de l’utilisation de la fourrure dans le monde, je me suis dit que l’ours était un bon vecteur pour protester d’une manière sympathique contre l’utilisation des vraies fourrures ». Les vestes composées de nombreux ours en peluche sont désormais des pièces mythiques de l’œuvre du créateur.

Déchiré, négligé, froissé

Le manque de tenue qui peut s’illustrer par des vêtements négligés, froissés, déchirés, est un leitmotiv des transgressions vestimentaires. S’ils sont une échappatoire à la contrainte, le négligé, le débraillé, la mise mal « fagotée », le vêtement froissé ou déchiré suggèrent l’indifférence, la nonchalance, le désordre, le manque de soins. Un vêtement apprêté, une tenue « habillée » sont des éléments fondamentaux de la bonne tenue.

Issey Miyake, Manteau, tunique et jupe, collection prêt-à-porter printemps-été 1993
Toile de ramie et coton froissé. Paris, Musée des Arts Décoratifs, don Ambre, 2017. Inv. 2017.162.11.1-6
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

Au XVe siècle, puis au XVIIe siècle, de précieux vêtements étaient délibérément ornés de déchirures savamment exécutées. Connues sous le nom de crevé ou taillades, ces découpures sont faites dans de belles étoffes et révèlent le haut statut social du porteur. Les moralistes s’élevèrent contre ce qu’ils considéraient être du gaspillage.

Il arrive que le vêtement déchiré, autrefois signe visible de pauvreté, de colère et de tristesse, fasse l’objet d’une recherche originale, tout à fait délibérée : la mode des jeans déchirés en témoigne. Il en est de même avec l’aspect froissé. Issey Miyake fait notamment usage du froissé, non pas comme signe de contestation, mais comme ornement. Opposé à l’esthétique de la couture occidentale, le froissé et le déchiré des créateurs japonais ont parfois été critiqués pour leur « misérabilisme » apparent.