Anne Monier, conservatrice du Département des Jouets au Musée des Arts Décoratifs dialogue avec Antoon Krings. Les propos d’Anne Monier sont en gras.

Antoon, comment as-tu réussi à créer des créatures si singulières, à la fois humaines et animales ? Qu’elles butinent dans le jardin ou qu’elles cuisinent dans leurs petites maisons, elles sont tout aussi crédibles ! Pour qu’on puisse croire complètement à ces animaux anthropomorphes, et entrer pleinement dans leur histoire, il fallait un subtil équilibre. D’où proviennent tes… Drôles de Petites Bêtes ?

Antoon Krings, couverture « Théo le mulot », 2012
© Gallimard Jeunesse / Giboulées

On m’a souvent interrogé sur le titre de la collection : pourquoi « drôles », alors que mes petites bêtes ne le sont pas forcément ! Il faudrait plutôt l’entendre dans le sens de « curieuses », car c’est ce qu’elles sont ! Les toutes premières que j’ai dessinées, ce sont les insectes. J’étais à la recherche d’un univers à représenter, avec tous ses personnages — dans une certaine tradition de la littérature jeunesse, mais en référence aussi à Grandville. Et c’est ainsi qu’est né ce monde miniature et parallèle. Je trouve intéressant, bien sûr, de partir d’une représentation animale très détaillée, j’essaie de ne pas trahir mes personnages, que ce soit dans leur apparence ou leur mode de vie, qui sont d’ailleurs aussi des sources d’inspiration, tout comme leur morphologie ou leurs attitudes. Je peux en dégager des caractères ou des personnalités. […] Puis je passe à l’écriture, tout en continuant à dessiner dans les marges, comme je le faisais dans mes cahiers d’écolier. Quand je peins, je commence souvent par une image très réaliste, que je floute ensuite pour casser cet aspect trop détaillé, trop fouillé qui me dérange. J’aime camper une atmosphère, un peu impressionniste ou fauviste... […]

  • Antoon Krings, « Capucine la coquine », 2018
    © Gallimard Jeunesse / Giboulées
  • Antoon Krings, esquisse préparatoire pour « Capucine la coquine »
    © Antoon Krings

Tes petites bêtes chamboulent en quelque sorte la classification des espèces pensée par les naturalistes depuis le XVIIIe siècle. De même, les artistes se sont peu à peu éloignés de la contrainte du réalisme pour une représentation plus libre, et plus personnelle, du monde animal. Lesquels t’inspirent-ils plus particulièrement ?

Diego Giacometti, le frère d’Alberto, entre autres, pour la dimension si poétique de son bestiaire. Ses modelages, empreints de tendresse, de délicatesse, m’intéressent plus que les bronzes de Barye, trop maniérés, ou les animaux de Pompon, trop décoratifs. Et quand Delacroix campe un fauve, avec la spontanéité de l’esquisse c’est toute la puissance de l’animal qu’il condense. […]

Karl Blossfeldt, « Urformen der Kunst », 1928
Xollection du Rijksmuseum, Amsterdam
© Rijksmuseum, Amsterdam

Ces représentations, scientifiques et artistiques, de la faune et de la flore utilisent des codes dont à la fois tu t’inspires et tu t’éloignes. C’est grâce à l’invention de la photographie […] que cette volonté de décrire le monde du vivant a trouvé un souffle nouveau. Les plantes sont aussi les acteurs majeurs d’un autre genre artistique, très éloigné de ton univers à première vue, celui de la nature morte. Mais, dans tes images, l’abondance des détails et la générosité des plantes sont autant de clins d’œil aux compositions foisonnantes des natures mortes flamandes […]. Leurs symboles et leurs lectures, notamment autour du langage des fleurs, me renvoient à ton univers, qui attire immédiatement les enfants, tout en proposant aux adultes différents niveaux de sens.

Oui, c’est la nature qui est mon vrai terreau, mon vrai sujet, et un motif que je ne cesse de réinterpréter au fil de mes albums. « L’art est vraiment dans la nature », disait Dürer. J’étais très jeune quand mes parents m’ont emmené en Allemagne, à Nuremberg, pour voir une grande exposition qui lui était consacrée […]. Ses aquarelles n’ont rien à voir avec de simples planches naturalistes ou botaniques, mais font appel à d’autres sentiments comme la mélancolie, un « supplément d’âme » comme dit Bergson. Chez de nombreux artistes, il y a en effet ce langage codé qui les éloigne de la simple représentation : chaque fleur porte un message en elle, évoque un sentiment. Dans la Nature morte au chou d’Oudry, il y a la texture, la palette, l’éclairage ! Pour moi, les natures mortes sont bien des still lives comme on dit en anglais : elles sont bien vivantes ! […]

Humphry Repton, « Sketches and hints on landscapes gardening », 1794
Collection de la Bibliothèque du Musée des Arts Décoratifs
© Bibliothèque du Musée des Arts Décoratifs, Paris / Suzanne Nagy

Tu es un fervent amateur du Vent dans les saules de Kenneth Grahame, un grand classique pour les enfants en Angleterre, moins connu en France. Un livre populaire autant pour son texte que pour les illustrations, plus tardives, d’Ernest Howard Shepard, le dessinateur de Winnie l’ourson. Ces animaux exubérants vivent des aventures trépidantes dans la vallée de la Tamise, qui rappellent celles des petites bêtes de ton jardin. Les premiers qui aient pleinement respecté cette association texte-images sont justement des Anglais. Je pense à John Tenniel, l’illustrateur d’Alice au pays des merveilles, dont les images portent toute la fantaisie du texte de Lewis Carroll, mais aussi sa mise en page, comme au début du chapitre II où la colonne étirée du texte fait directement écho au cou d’Alice qui s’allonge.

Antoon Krings, « Apollon le grillon », 2017
© Gallimard Jeunesse / Giboulées

C’est toute cette littérature, l’originalité, la féerie de ces livres anglais, héritières des croyances du XIXe siècle (les fées, le fantastique, les esprits...) qui m’ont donné le goût et l’envie d’inventer des mondes parallèles. Ces grands « couples » d’auteur-illustrateur, comme Milne et Shepard pour Winnie l’ourson, Grahame et Shepard dans Le Vent dans les saules ou Carroll et Tenniel. Et c’est grâce aux images d’Arthur Rackham que j’ai découvert le Peter Pan in Kensington Gardens de J. M. Barrie, publié un peu plus tard, au tout début du XXe siècle. Pour ma part, s’il m’est arrivé parfois d’illustrer des albums dont je n’étais pas l’auteur, j’ai ressenti très vite une sorte de manque, de frustration, presque un handicap […]. L’écriture m’apporte des images et parfois ce sont les images qui influent en retour sur le cours même de mon histoire.

S’il est beaucoup question de la place de la littérature jeunesse anglaise, il faut bien reconnaître que ces auteurs ont révolutionné les livres pour enfants dans les années 1860-1870, autour du mouvement Arts & Crafts. Parce qu’ils se méfiaient du mode de production industriel et capitaliste, et qu’ils cherchaient à sauvegarder des techniques artisanales, ils ont produit des œuvres très singulières — entre autres Walter Crane qui, très politisé, s’est engagé pour la démocratisation de l’accès à la lecture et publia un grand nombre de titres bon marché mais de grande qualité, grâce au perfectionnement de la gravure sur bois. Pour en revenir à ton jardin, les couleurs vives de tes premiers albums, posées en aplats qui se font écho, rappellent le fauvisme ou les expressionnistes allemands du début du XXe siècle. En quoi ces artistes t’ont-ils influencé ?

Walter Crane, « Flora’s feast, a masque of flowers », 1892
Collection de la Bibliothèque du Musée des Arts Décoratifs
© Bibliothèque du Musée des Arts Décoratifs, Paris / Jean Tholance

Mes premiers albums étaient très colorés en effet, et plutôt expressionnistes, plus spontanés. Je posais mes couleurs très vite. Avec le temps, je me suis éloigné de ces teintes vives. Ma palette s’est nuancée pour créer du mystère et de la féerie. Les images de nuit, ces intérieurs faiblement éclairés me renvoient à l’enfance. Aujourd’hui je passe beaucoup plus de temps à imaginer mes personnages, à les mettre en scène — un peu comme si je revenais à l’apprentissage. Et c’est sans doute aussi la raison pour laquelle j’aime ce compagnonnage avec des maîtres, tous ces artistes qui m’ont précédé, des univers plus anciens, un peu oubliés...