Richard Avedon n’a que vingt et un ans quand il débute à Harper’s Bazaar en 1944. […] Conquis par son ambition et sa persévérance, Brodovitch finit par l’engager, ce qui s’avérera être l’une des plus belles aventures humaines et artistiques au sein d’un magazine de mode. Comme Carmel Snow, Alexey Brodovitch et Diana Vreeland, Avedon est un inventeur, un perfectionniste acharné, un amoureux du détail et du travail bien fait.

Pendant vingt ans, son règne est total au sein de Harper’s Bazaar, sa deuxième maison : « Bazaar était ma maison. Je me souviens être passé en vitesse devant les vitrines réfléchissantes de Longchamps sur le chemin menant aux bureaux de Bazaar, en me disant que je me verrais vieillir, courant devant ces panneaux de verre ».

Karl Lagerfield pour Chloé, robe Bugatti, prêt-à-porter automne-hiver, 1983
Jersey de soie brodé par Hurel de perles et facetté en verre. Patrimoine Chloé
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Pour lui, Snow et Brodovitch, qu’il reconnaît comme son seul maître, font autorité au sein de cette nouvelle famille : « Brodovitch était aussi rigoureux et coriace que mon père. Et Carmel était aussi chaleureuse, ouverte, accommodante et compréhensive que ma mère. » Junior Bazaar est son tout premier terrain de jeu. […]

Jouant sur les profondeurs de champ, il n’hésite pas à isoler un modèle au premier plan, quitte à rendre l’arrière-plan entièrement flou. Petit à petit, il va inventer une nouvelle école, mêlant des influences à la photographie de Munkácsi, au cinéma d’Ernst Lubitsch, à la culture parisienne de l’entre-deux-guerres, celle d’un Paris rêvé avec Picasso, Cocteau, Bérard, Colette...

[…] Avedon devient le compagnon indispensable de Carmel Snow lors des présentations des collections à Paris. Une nouvelle rubrique, « Carmel Snow’s Paris Report », créée à partir de 1951, fait office de véritable portfolio pour les photographies d’Avedon, montrant sous des ensembles de cinq, parfois sept doubles pages les dernières modes.

Le Paris d’Avedon est une grande fête, pour les yeux, pour la femme et pour la mode française […] Cette appropriation d’un passé européen romantique, cette nouvelle joie de vivre, ce retour aux fastes raffinés qui déferlent dans sa photographie contribuent au regain de l’industrie de la mode française.

La grande innovation d’Avedon tient au fait d’avoir su transposer scéniquement l’instantanéité (sous l’influence de Munkácsi) et le spectaculaire, pour créer l’illusion d’une scène (faussement) réelle et vivante mais qui, par son éblouissement, fait rêver.