« Des chaussures, des corps et des images »

Par Olivier Gabet, Directeur du Musée des Arts Décoratifs

Raf Simons pour Christian Dior, paire d’escarpins pour femme, Paris, collection haute couture automne-hiver 2014-2015
Paris, Musée des Arts Décoratifs
© MAD, Paris / Photo : Christophe Dellière

Peu d’objets de mode ont l’importance des chaussures dans l’Histoire tout court, et dans l’histoire de l’art et du cinéma, dans l’histoire culturelle et sociale, dans l’histoire politique, dans l’histoire de la sexualité aussi. Mentionner le mot « chaussure », c’est immédiatement jouer d’images mentales et de formes artistiques, c’est plonger dans la mythologie, c’est arpenter le starsystem. Voilà un sujet fédérateur, inclusif dirait-on, tant il est porteur de sens et de références dans la culture populaire comme dans les aspects les plus élitistes de la mode. Voilà un monde où l’on divague de Mercure attachant ses talonnières, le morceau de réception de Jean-Baptiste Pigalle à l’Académie royale de peinture et de sculpture en 1741, au pugilat qui opposa Nicki Minaj et Cardi B lors du dîner donné par Harper’s Bazaar à l’occasion de la fashion week de New York en septembre 2018 : exaspérées l’une de l’autre, un soulier de Cardi B est lancé à la figure de Nicki Minaj – ce n’est ni un Louboutin, ni un Hardy, ni un Manolo Blahnik, l’honneur est sauf…

En lisant les mémoires de l’Ancien Régime, on s’amuse des petits souliers mignons qui donnent aux dames des allures d’oisillon qui tressaute, en feuilletant les magazines de mode d’aujourd’hui on s’étonne – ou s’agace – de l’envahissement du sneaker comme nouvel objet de luxe contemporain. Chaussures, souliers, escarpins, baskets, plateform boots, chaussons, ballerines, talons aiguilles, la profusion sémantique est vertigineuse, et l’affolement des patronymes tout autant, comme les noms de personnes chez Marcel Proust : parler d’une paire de Roger Vivier, de Christian Louboutin ou de Pierre Hardy laisse entendre sans autre pensée qu’il s’agit de souliers, ellipse du succès, comme on disait en 1950 la baronne Alain ou la baronne Élie sans avoir à préciser qu’on parlait des Rothschild. C’est dire la puissance d’ancrage comme phénomène culturel du sujet que propose en ces pages l’exposition « Marche et démarche. Une histoire de la chaussure ». […]

Chaussures pour femme, vers 1630
Paris, Musée des Arts Décoratifs
© MAD, Paris / Photo : Jean Tholance

Jouant sur plusieurs centaines d’œuvres, « Marche et démarche. Une histoire de la chaussure » explore avec une érudition toujours joyeuse quelques millénaires d’humanité et pose plus profondément encore un enjeu essentiel de la mode : en ce qu’elle invoque et impose la question du geste et du mouvement, la chaussure définit l’allure, et une partie non négociable du style, elle est ce qui parachève une silhouette, donne de l’élan, renverse les idées reçues – une femme en talons serait-elle seulement sexualisée, ou au contraire ne trouverait-elle pas ainsi une force et une confiance qui assurent à la féminité un rôle politique et social de premier ordre ? Ce sont autant de prismes, de surprises, de découvertes ou de rappels que ce catalogue offre au lecteur : la mode peut éblouir et séduire, elle peut également rendre intelligent et permettre de comprendre le monde qui nous entoure. […]