« Dis-moi comment tu marches, je te dirai qui tu es. »

Par Denis Bruna, commissaire de l’exposition

[…] Loin de se limiter à une approche anthropologique de la chaussure, nous avons voulu considérer cette pièce de vêtement comme un élément essentiel de l’élaboration des apparences, un objet de mode dans le sens où l’acte de marcher est bien plus qu’une fonctionnalité puisqu’il permet la visibilité de la mode. Dans une planche photographique qui décompose le mouvement, datée de 1887 et intitulée Homme enlevant son canotier, Eadweard Muybridge montre ce que la marche, par le biais de la chaussure qui amplifie les aptitudes de notre corps et étend nos capacités sociales, apporte à l’élégance. Dès lors, chaussures et vêtements sont indissociables du mouvement et de la mise en scène de soi.

Paire de chaussons de danse utilisée par Marie Taglioni lors de sa soirée d’adieu chez l’impératrice de Russie au palais d’Anichkoff à Saint-Pétersbourg, le 1er mars 1842
France, Musée des Arts Décoratifs
© MAD, Paris / Photo : Hughes Dubois

Nul doute que les chaussures servent à couvrir les pieds et à permettre la marche, mais des siècles de talons vertigineux, de plates-formes démesurées, de bouts s’achevant en spirale ou en « bec-de-cane », jusqu’à modifier les formes et les proportions naturelles du pied et engendrer des démarches boitillantes, laissent perplexes quant à l’usage premier de cet accessoire. En effet, les chaussures sont « l’exemple le plus persistent de l’imposition par la mode d’une forme idéalisée sur l’anatomie naturelle ». Dès 1947, l’architecte Bernard Rudofsky, dans son célèbre Are Clothes Modern ?, soulignait non sans humour que nous modelons nos pieds pour les rendre conformes à l’idéal fixé, selon lui, par les fabricants de chaussures. Quoi qu’il en soit, les souliers étroits qui engendrent des petits pas, les talons qui font marcher sur la pointe des pieds, les hautes plates-formes qui confèrent au porteur une allure de balancier contribuent à l’élaboration d’une allure. […]