Les salons et la scène artistique française

Pour compléter l’ameublement de son projet de palais moderne, le jeune prince et son épouse prospectent eux-mêmes, visitent les salons et les ateliers d’artistes, aidés dans leur démarche et conseillés par Henri-Pierre Roché, qui repère pour eux des créations ou les met en relation avec les artistes de son vaste réseau. L’année 1929 est celle où la visibilité des effets de la présence régulière du maharajah à Paris se fait plus prégnante. On en observe les premiers signes d’abord au Salon des artistes décorateurs de 1929 qui se tient au Grand Palais. Cette année-là, le créateur Jacques-Émile Ruhlmann, figure incontournable, y présente un ensemble intitulé « Studio pour un prince héritier des Indes » qui semble, de manière non dissimulée, destiné au futur maharajah d’Indore avec au mur une immense carte de l’Inde. Parmi les créateurs choisis par le maharajah pour meubler son palais moderne, outre Jacques-Émile Ruhlmann, le souverain se penche tout particulièrement sur les créations, souvent en métal, des acteurs appartenant à l’avant-garde française, à l’image notamment de René Herbst, Louis Sognot et Charlotte Alix, Georges Djo-Bourgeois, Le Corbusier, Charlotte Perriand et Pierre Jeanneret ou Eileen Gray.

René Herbst, Chaise longue modèle no 114, 1931
© Droits réservés. Photo © MAD, Paris / Jean Tholance

Le cabinet de travail du maharajah

Créateur de décors et de mobilier d’exception, Jacques-Émile Ruhlmann (1879-1933) renouvelle les arts appliqués en puisant dans l’histoire des formes et des savoir-faire. Souvent comparé aux ébénistes du XVIIIe siècle, il réinterprète les techniques, les typologies et les styles aussi bien anciens que contemporains. Généralement adressées à une clientèle privilégiée, ses pièces ornent les intérieurs les plus prestigieux, à l’instar du cabinet de travail du maharajah d’Indore.

Eckart Muthesius, Cabinet de travail du maharajah d’Indore, vers 1933
© Collection Vera Muthesius / Adagp, Paris, 2019

Créé en 1932, le mobilier de Ruhlmann réalisé pour le palais Manik Bagh est produit sur mesure en ébène de Macassar, à partir de certains modèles montrés quelques années plus tôt, au Salon des artistes décorateurs de 1929, dans le stand « Studio-Chambre du prince héritier d’un vice-roi des Indes ». Le cabinet de travail du maharajah est composé d’un grand bureau Tardieu accompagné d’un siège ajustable, et d’une suite de cinq chaises tripodes. Ruhlmann conçoit également pour cet espace une bibliothèque à caissons modulables, un meuble à tiroirs, ainsi qu’un canapé et un fauteuil en cuir brun. Agencé avec les appliques murales d’Eckart Muthesius et un tapis d’Ivan Da Silva Bruhns, le tout est surmonté par des cartes de l’Inde et de l’État d’Indore.

Man Ray (1890-1976) : une vision moderne du couple

Photographe expérimentateur, proche des groupes dadaïstes et surréalistes, Man Ray est initialement un peintre mais avant tout un artiste pluridisciplinaire. Au cours des années 1920, alors qu’il est progressivement reconnu pour ses portraits photographiques dans les milieux mondains, Man Ray accueille une clientèle prestigieuse dans son studio parisien, comprenant à la fois poètes, écrivains et grandes figures de la noblesse comme le maharajah d’Indore, l’Aga Kahn et le vicomte et la vicomtesse de Noailles. Dans son récit autobiographique, Autoportrait, il évoque sa rencontre avec le souverain indien, qui lui commande dans un premier temps des photographies de son cheval avant de se faire portraiturer lui-même dès 1927. Certainement grâce à l’entremise d’Henri-Pierre Roché, Man Ray le photographie ensuite à plusieurs reprises jusqu’en 1930, aux côtés de son épouse, la maharani Sanyogita Devi, lors de leurs vacances à Paris et dans le sud de la France. Le maharajah fait également l’acquisition d’un jeu d’échecs réalisé par Man Ray en 1927.

  • Man Ray, Le maharajah et la maharani d’Indore, vers 1927-1930
    © Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris, 2019 Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Guy Carrard
  • Man Ray, Le maharajah et sa femme, vers 1927
    © Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris, 2019 Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Guy Carrard

Bernard Boutet de Monvel (1881-1949)

Bernard Boutet de Monvel, S. A. la maharani d’Indore (robe du soir occidentale), 1931
© Collection Al Thani 2019 / Adagp, Paris, 2019 Photo by Prudence Cuming

Peintre, illustrateur de mode et décorateur, Bernard Boutet de Monvel est particulièrement reconnu pour ses portraits dans les milieux mondains franco-américains de l’entre-deux guerres. Pendant ses séjours aux États-Unis, il fréquente des personnalités de la haute société et explore également des sujets novateurs pour l’époque, comme l’architecture industrielle et les gratte-ciel new-yorkais, qu’il capture en photographie pour les retranscrire sur la toile, à travers la technique de mise au carreau. Il développe alors une vision artistique fondamentalement moderne, proche des peintres précisionnistes américains, qui suscite le plus grand intérêt du maharajah et de la maharani dès la fin des années 1920. Avant de rencontrer Eckart Muthesius en 1929, le couple envisage d’engager Boutet de Monvel pour décorer leur palais. Même si cette initiative ne se concrétisera jamais, l’artiste les accueille à plusieurs reprises entre 1929 et 1934 dans son studio à Paris, pour réaliser quatre de leurs portraits en tenues occidentales et traditionnelles. Avant de les faire parvenir aux commanditaires, il expose les deux versions représentant le souverain et son épouse en costumes de cour à la galerie Wildenstein de New York en 1934. Aujourd’hui, des croquis, une gouache et des courriers de l’époque permettent d’imaginer ce temple où les Oiseaux dans l’espace auraient été disposés « comme des esprits auprès du temple » dans des alcôves, aux côtés d’une statue en bois, L’Esprit du Bouddha (ou Le Roi des Rois) (1937-1938), qui n’a quant à elle jamais été livrée au maharajah.

Ivan Da Silva Bruhns (1881-1980)

Ivan Da Silva Bruhns, Carton de tapis d’un modèle conçu pour le palais du maharajah d’Indore, no 1021, 1931
© Adagp, Paris, 2019. Photo © Écl’art - Galerie Doria, Paris

Installé dans une manufacture à Savigny-sur-Orge dès 1925, Ivan Da Silva Bruhns réalise ses tapis en puisant dans l’histoire du textile, plus particulièrement dans les savoir-faire berbères ou encore mexicains, mais aussi dans des courants artistiques de l’avant-garde comme le cubisme. Son travail témoigne d’une réflexion sur l’abstraction et la couleur qui s’affirme au tournant des années 1920-1930. C’est en autodidacte qu’il se forme au tissage, notamment en défaisant des tapis orientaux pour maîtriser la technique du point noué. Avant l’exécution de ses pièces, chacune d’elles est imaginée à partir de cartons de tapis dessinés et peints par le créateur. Sollicité par les plus grands collectionneurs et amateurs d’art de l’entre-deux-guerres, il aménage des résidences luxueuses comme le palais Manik Bagh en Inde pour le maharajah d’Indore. Fabriqués sur mesure, ses tapis sont composés de trois ou quatre déclinaisons chromatiques aux composants naturels, sélectionnées selon les préférences du souverain. Une fois installés, ils ornent les vastes espaces intérieurs du palais, tels des tableaux abstraits aux compositions planes et architecturées.

Louis Sognot (1892-1970) et Charlotte Alix (1897-1987)

Parmi les créateurs sélectionnés par le maharajah pour l’aménagement de son palais, le duo formé par Louis Sognot et Charlotte Alix occupe une place de choix. Créateur indépendant, concepteur de mobilier en métal dès 1926 au sein de l’atelier Primavera, Louis Sognot s’associe en 1928 à Charlotte Alix avec laquelle il réalise certaines de ses œuvres les plus célèbres où domine l’emploi du métal et du verre entre 1928-1935. Le maharajah et la maharani d’Indore sont tout particulièrement séduits par leurs créations, découvertes lors du Salon des artistes décorateurs de 1930, où le duo présente un stand intitulé « Essai de salon de repos pour une habitation coloniale », conçu en collaboration avec la société Duralumin. Ils leur commandent d’ailleurs la plupart des pièces de mobilier et de luminaires, proposées sur ce stand, modifiées à leur convenance, ainsi que quelques autres. Une partie des commandes achevées seront exposées avant leur départ en Inde au Salon d’automne de 1931, puis lors du 3e Salon de l’Union des artistes modernes en 1932.

Jean Puiforcat (1897-1945)

Jean Puiforcat, Coupe en argent et cristal sur socle en bois, ayant inspiré le modèle 8272, vers 1932
© Paris, Patrimoine Puiforcat

C’est en 1931, lors de la deuxième exposition de l’Union des artistes modernes (UAM), qu’Henri-Pierre Roché fait découvrir les créations de Jean Puiforcat au maharajah d’Indore. Outre l’horloge, les vases, coupes, bonbonnières ou services à thé, Puiforcat dessine pour le palais Manik Bagh une importante ménagère de couverts. Il s’agit d’une réinterprétation du modèle no129, connu aujourd’hui sous l’appellation Monaco, qu’il avait dessiné en 1925. Inscrite au catalogue de la maison d’orfèvrerie sous le numéro 145, la version créée pour le souverain se différencie par l’ajout au bout du manche d’un petit rouleau d’ébonite, matériau synthétique plébiscité par les membres de l’UAM et que Puiforcat ose adjoindre à l’argent au même titre que du lapis-lazuli ou du cristal. Comme le service à thé et les plateaux, les couverts commandés pour Manik Bagh portent, gravé en creux sur chaque manche, le monogramme que Puiforcat a imaginé pour le maharajah et la maharani et que l’on retrouve sur un papier à lettres conservé dans une collection privée.

Constantin Brancusi (1876-1957)

Figure singulière de l’avant-garde, Constantin Brancusi attire l’attention des plus grands collectionneurs et mécènes de l’entre-deux-guerres. Lors d’une première rencontre avec le sculpteur organisée par Henri-Pierre Roché en 1933, le maharajah d’Indore fait l’acquisition d’un Oiseau dans l’espace en bronze doré avant d’entreprendre, trois ans plus tard, l’achat de deux autres versions en marbre noir et en marbre blanc, mais surtout la commande d’un prestigieux projet de Temple de la Méditation en Inde (aussi connu sous le nom de Temple de l’Amour ou de la Délivrance), qui ne verra jamais le jour. Les raisons de cet abandon restent aujourd’hui toujours imprécises. Le décès soudain de la maharani en 1937 et la conjoncture instable en cette veille de Seconde Guerre mondiale semblent en avoir été les facteurs principaux.