Le Japon au Musée des Arts Décoratifs : histoire incessante, passion particulière

Par Olivier Gabet

Jean Carriès, vase, vers 1892
Gres émaillé et flammé applications d’or. Musée des Arts Décoratifs
© MAD, Paris / Jean Tholance

Chaque histoire de musée est singulière. En liant, dès sa fondation en 1864, l’enjeu brûlant de la création contemporaine au fleuve plus tranquille du patrimoine, le Musée des Arts Décoratifs ne déroge pas à cette vérité. En plus d’un siècle et demi, certains traits sont plus marquants que d’autres, qui permettraient presque de récrire sous leur prisme unique toute une histoire du musée : la passion du Japon en est un, fort et indiscutable. Depuis 1869, le Musée des Arts Décoratifs a tissé des liens intimes avec la civilisation japonaise, avec tout ce qui fait le Japon, en procède, s’en écarte aussi quelquefois, la tradition et la rupture. Cette année-la, une estampe d’Hiroshige était offerte au musée naissant par Émile Reiber, collectionneur et promoteur de l’art japonais, créateur de modèles pour Théodore Deck et la maison Christofle. Cette acquisition illustre parfaitement la place originale du Japon dans notre institution, alliant l’art japonais et le japonisme, leur influence sur la création occidentale.

Des milliers d’autres œuvres japonaises et japonisantes devaient suivre, aux provenances révélant les affinités de personnalités entre collectionnisme et création, Bing, Hayashi, Burty, Vever et tant d’autres. Plus proche de nous dans le temps, la chaise longue en bambou conçue en 1940 par Charlotte Perriand durant son séjour au Japon nous fut donnée par le Nihon Mingei-Kan en 1985, à l’occasion de la première grande rétrospective consacrée à Charlotte Perriand, voulue par François Mathey et Yvonne Brunhammer. Dans ses Mémoires, Une vie de création, Perriand rappelle que cette icône du design, trait d’union entre la France et le Japon, avait été sauvée des ravages de la Seconde Guerre mondiale par son ami Yanagi Sōri et offerte à son instigation. Comme une boucle bouclée.

Palanquin (Norimono) de la famille des Shoguns Tokugawa, Japon, époque d’Edo, XIXe siecle
Bois laqué noir et or, métal ciselé intérieur tapissé de papier peint. Musée des Arts décoratifs en dépôt au musée de la Voiture et du Tourisme à Compiègne
© RMN-Grand Palais (domaine de Compiègne) / Stéphane Maréchalle

Au-delà des collections, le Japon a également nourri la politique d’expositions sur un rythme soutenu jusqu’en 1914, plus calme ensuite, avant de connaître une reverdie à partir des années 1970. (...) En 1869, c’est le projet monumental du « Musée oriental » : le Japon devient le foyer d’un renouvellement profond de l’esthétique occidentale, mais aussi le puissant vecteur d’un militantisme certain dans le domaine des arts décoratifs. Dans une civilisation où la hiérarchie des arts bien française n’a aucun sens, la noblesse de l’artisanat donne un nouvel élan aux pratiques et aux techniques, bouleversant les préséances, redonnant toute sa place à l’objet d’art.

Dans les années 1900-1910, les expositions d’art japonais se succèdent rapidement dans les nouveaux espaces du musée inaugurés en 1905 dans l’aile Rohan et le pavillon de Marsan. Si peu à peu l’engagement du musée dans l’Art déco puis dans l’aventure moderne de l’UAM se fait plus important entre 1920 et 1950, le tropisme japonais connaît un retour en force à partir des années 1970 avec l’exposition « Ma Espace-Temps du Japon » en 1978 et celles consacrées à la splendeur créative de Issey Miyake en 1988 ou à la poésie de Kuramata Shiro en 1999.

Le Musée des Arts Décoratifs a mis en lumière ses collections chinoises en 2014, puis a rendu un vibrant hommage à la Corée contemporaine en 2015.

Eugène Ogé, affiche « Thé Lombart » Importation Directe, Paris, 1901
Musée des Arts Décoratifs
© MAD, Paris / Jean Tholance

Au vu de sa longue relation avec le Japon, le musée a très tôt réfléchi à sa manière de célébrer la date hautement symbolique de 2018, marquant le 150e anniversaire de la naissance de l’ère Meiji, et de montrer au public français un pan entier de ses collections méconnu, voire inconnu. De l’Exposition universelle de Paris de 1867 à l’automne 2018, ce sont tous les domaines d’excellence que porte le musée qui permettent d’approcher au plus juste les deux faces d’un même dialogue, le Japon et les japonismes, avec un « s » légitime tant les expressions en sont variées, du design à la mode, du graphisme aux métiers d’art. Avec jubilation, tous les départements du musée ont travaillé ensemble : il y a peu de sujets aussi fédérateurs que le Japon qui permettent à autant de spécialistes différents de s’exprimer, du jouet à l’affiche, du design le plus pointu à la mode la plus radicale. (…)

L’influence du Japon sur notre propre histoire artistique est un ferment indissociable de la modernité. Quelle culture, quel art ont pu ainsi inspirer des personnalités aussi essentielles et différentes qu’Edmond de Goncourt et Charlotte Perriand, Christopher Dresser et Paul Poiret, Frank Lloyd Wright et John Galliano ? L’amour que notre musée a porté et porte à l’art japonais, son rôle enthousiaste dans sa connaissance, appelait cette mise en lumière méritée.