Des ponts entre Milan et Paris : « Aimer Paris, c’est l’aimer pour toujours »

Par Sophie Bouilhet-Dumas

Les liens qui unissent Gio Ponti à la France naissent aux prémices de sa carrière, alors que le jeune architecte milanais est directeur artistique du porcelainier Richard Ginori. Il s’attache à renouveler en profondeur le style de la maison tout en cherchant à en optimiser le mode de production, quand le Tout-Paris s’affaire autour de la préparation tant attendue de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925.

Cuiller et fourchette à servir « Pastille », prototypé pour Christofle, 1953-1957
Métal argenté. Patrimoine Christofle
© Vincent Thibert

Il convainc la famille de Richard d’y participer et de s’ouvrir ainsi à de nouveaux marchés (…). Ce triomphe parisien est doublement récompensé ; il remporte non seulement le premier prix de céramique, avec la ciste La Conversation classique, mais fait la rencontre de Tony Bouilhet, jeune héritier et directeur de la maison Christofle, responsable des « Arts de la table » au sein de la section française. (…) La personnalité effervescente de Ponti fascine immédiatement l’orfèvre parisien. (…) L’année suivante, il charge Ponti de construire leur maison de campagne, L’Ange volant, à quelques encablures de la villa Stein-de Monzie de Le Corbusier. Ce projet concrétise le vœu de l’architecte de dessiner une maison moderne à l’italienne conçue comme un tout, du toit au jardin en passant par les poignées de porte. Le personnage ornemental imaginé pour Christofle en acier poli et appelé Pony (Ponti-Tony), applicable sur un grand nombre d’objets, du pommeau de radiateur aux couverts à servir et jusqu’aux porte-cigarettes, scelle à jamais leur complicité créative. Cette émulation réciproque se renforce d’autant plus qu’elle se double, dès 1928, de liens familiaux, lorsque Tony Bouilhet épouse la nièce de Ponti, Carla Borletti.

(…) Après la guerre, Ponti n’a qu’une idée en tête, participer à la reconstruction économique, culturelle et politique de son pays grâce à la promotion des arts. En reprenant les rênes de la revue Domus, il se place à un formidable poste d’observation et de diffusion de la création italienne et internationale dans les domaines de l’architecture, du design et de l’art. (…) Tout au long de sa vie, et particulièrement dans les années 1950, Ponti a été un fervent défenseur du made in Italy à l’étranger. C’est avec un enthousiasme contagieux qu’il encourage les initiatives favorisant la création italienne à Paris, New York et Londres. (…) En 1967, avec l’exposition aux Galeries Lafayette « Domus formes italiennes » Ponti remporte son plus franc succès à Paris. (…)

L’amour inconditionnel que Ponti porte à la culture française a sûrement contribué à la manière dont Domus a soutenu la création de ce pays, qu’il s’agisse de simples articles dans les années 1920 ou des numéros spéciaux plus étoffés dans les années 1960. Les grands noms de la scène architecturale et artistique y sont régulièrement défendus. Pour exemple : la maison de Le Corbusier et Jeanneret à Boulogne-sur-Mer publiée en 1928, les aménagements intérieurs et le mobilier de Jean Royère en 1939, la maison préfabriquée d’Henri Prouvé en 1950, la maison expérimentale de Claude Parent en 1957, les sculptures habitacles d’André Bloc en 1965. (…)

Pour rappeler l’importance de la contribution de Ponti dans l’histoire de l’architecture du XXe siècle, la presse française a pu le qualifier de « Le Corbusier italien ». (…) À la fin de sa vie, il entre en 1968 à l’Académie d’architecture tandis qu’en 1973 l’Union centrale des arts décoratifs organise une exposition sur son travail éditorial « 1928-1973 Domus : quarante-cinq ans d’architecture, design, art ». (…) Dans un élan de sympathie et d’allégresse, Ponti souhaitait, disait-il, « mourir à Paris chez son ami Tony », à L’Ange volant, son unique réalisation en France, qui incarnait si bien, pour Pierre Restany, sa vision d’un humanisme à l’italienne.