Gio Ponti : instructions pour un regard contemporain

Par Salvatore Licitra

Illustration pour « Una piccola casa ideale », 1939
© Gio Ponti Archives, Milan

En décidant de monter une exposition sur Gio Ponti, le musée des Arts décoratifs de Paris répond, à une nécessité et à une sollicitation. Les raisons de cette décision sont multiples : le lien de longue date de Gio Ponti avec les soutiens et les dirigeants du musée, (…) la reconnaissance de l’œuvre de Ponti, pour qui la culture française était l’un des points de repère. Il ne s’agit donc pas (…) de rendre compte des « arts d’Italie » ni d’une personnalité d’une période révolue, mais de s’intéresser à l’époque actuelle et aux sources auxquelles puisent d’importants courants de la création contemporaine. Nous avons souhaité une exposition sur Ponti à 360 degrés, où se rencontre toute la diversité des modes d’expression de sa longue carrière de créateur. (…) Le regain d’attention que suscite aujourd’hui l’univers de Ponti auprès des artistes, des designers et des architectes me suggère deux expressions qu’il m’importe d’écrire en introduction à cette initiative : « le regard comme mesure » et « réfraction ». Ces mots, qui s’entrelacent et décrivent le même sujet de deux points de vue différents, pourront nous éclairer sur la perspective selon laquelle le travail de Gio Ponti peut être appréhendé aujourd’hui.

Le regard comme mesure

Lettre dessinée à l’attention de sa fille Lisa, vers 1960
Feutre sur papier. Collection particulière, Milan
© Gio Ponti Archives, Milan

En observant certains plans d’architecture de Ponti, on découvre qu’ils sont parsemés d’yeux et sillonnés de traits qui en définissent le champ visuel. C’est une architecture qui s’élabore et se modèle non seulement selon les fonctions et les usages possibles des espaces, mais qui trouve aussi ses fondements dans le regard de la personne qui l’habitera. Il existe dans son travail des jeux de composition délicats, qui se manifestent dans les trois dimensions et s’étendent à des façades d’immeubles, ou bien se concentrent sur des détails d’ameublement, des parois, des ouvertures, des éclairages, des juxtapositions de matériaux. (…) La capacité de Gio Ponti à faire de la perception visuelle un des pivots de son travail, avec le détachement d’un metteur en scène ou d’un compositeur et la liberté d’un véritable artiste, est l’un des principaux aspects qui contribuent à ce que son œuvre soit considérée comme préfigurant la façon contemporaine de percevoir l’architecture, les couleurs, les espaces et le design. (…)

Réfraction

Comment s’est déroulé son travail dans le temps ? Quelle est la façon la plus juste d’en décrire le développement au cours de ces six décennies ? L’approche chronologique est incontournable. Cette caractéristique permet d’établir des liens entre l’œuvre de Ponti et le milieu historique et culturel au sein duquel elle s’est développée. Cependant, pour éviter de se laisser distraire par le contexte et tâcher de saisir la spécificité du travail de Ponti (…) nous devons nous éloigner de cette approche et en imaginer une autre qui permette, pour chaque réalisation, de distinguer les éléments qui l’unissent à d’autres. Réfraction, donc, en ce sens que l’élément qui nous intéresse est atemporel, intrinsèque à l’œuvre et qu’on peut le reconnaître dans des créations antérieures ou ultérieures (on songe à la théorie des neurones miroirs).

Fresque « Scala del Sapere » réalisée par Gio Ponti Palazzo del Bo Université de Padoue 1936-1941
© Tom Mannion

Apparaît ainsi un système réticulaire de références, de formes, d’archétypes, qui décrivent un univers pontien, tel un clavier sur lequel Ponti « composait » ses œuvres, qu’il s’agisse de céramiques dans les années 1920, d’architectures dans les années 1950 ou de meubles dans les années 1970. (…) Ponti visitait certainement les musées étrusques, en notant les décors, redessinait et rééditait des vases phéniciens avec Richard-Ginori, se passionnait pour les obélisques palladiens, parlait avec ferveur de Sebastiano Serlio… Mais on ne rencontre pas dans son travail une « période étrusque », une autre « phénicienne », « palladienne », ou « XVIe siècle ». Si le travail de Ponti a été marqué par ces influences, elles ont été délibérément transfigurées par cette distance qu’un peintre maintient avec les couleurs de sa palette, dont il connaît les vibrations mais qu’il utilise avec la liberté et l’invention nécessaires à de nouvelles propositions. (…)

Pour conclure, je souhaite que, parmi les visiteurs de l’exposition et les lecteurs de ce catalogue, quelques-uns, peut-être les plus curieux, fassent comme le ferait certainement Gio Ponti : qu’ils désobéissent et se détachent de l’ordre chronologique. Ils pourront alors entrelacer assonances et réminiscences entre les œuvres de design, de peinture, d’architecture qui ont été l’« expression de Gio Ponti », en en comprenant l’esprit mais surtout en pénétrant les raisons pour lesquelles tant d’artistes, de designers et d’architectes contemporains dans le monde entier se réfèrent à l’univers pontien.