Après leur installation en France en 1869, les Camondo adoptent rapidement les us et coutumes de la haute société parisienne. Leur mode de vie se trouve alors rythmé par les obligations mondaines et les saisons. La chasse, « indice de notabilité autant que facteur d’intégration »1, est un loisir que l’on se doit de pratiquer. À cet effet, ils louent pendant plusieurs années en Seine-et-Marne un vaste domaine giboyeux, non loin des propriétés Rothschild de Ferrières et d’Armainvillers. De septembre à fin février, les comtes Abraham et Nissim de Camondo convient régulièrement amis, relations d’affaires et hommes politiques – Gambetta notamment –, pour de somptueuses battues à tir. Leurs fils respectifs, Isaac et Moïse, se mêlent aux invités et y trouvent plaisir et intérêt.

Moïse de Camondo vêtu de la tenue de l’équipage de chasse à courre « Par Monts et Vallons », 1913
Paris, MAD, musée Nissim de Camondo, CAM 1989.1.6.399
© MAD, Paris

Excellent cavalier, Moïse de Camondo découvre un peu plus tard la chasse à courre en forêt d’Halatte. La vénerie se pratique dans cette région depuis des temps immémoriaux. Privilège royal à l’origine, son goût se transmet d’une dynastie à l’autre et devient une affaire privée après la Révolution. Plusieurs équipages dont celui du fastueux prince de Condé viennent découpler dans la forêt d’Halatte. En 1885, le comte de Valon en devient l’adjudicataire et son équipage « Par Monts et Vallons » y règne sans partage pendant la Belle Époque et les quinze années qui suivent la Première Guerre mondiale. Moïse de Camondo en est sociétaire dès 1887. Peut-être y fut-il introduit par son ami Jacques Kulp, pilier de cet équipage et propriétaire du château de Valgenceuse à Senlis. C’est en tous cas grâce aux souvenirs de ce dernier publiés en 19352, que l’on peut capter l’ambiance et le déroulement de ces chasses ainsi que la personnalité de chacun des veneurs. On apprend que pendant tout l’hiver, deux fois par semaine, Moïse de Camondo attelle deux de ses meilleurs roadsters3 à un break pour aller chercher à la gare de Chantilly les plus vénérables des sociétaires venant de Paris. On commence par prendre des forces en dégustant un ragoût de mouton à l’hôtel du Grand Cerf à Fleurines, où l’équipage a fait installer à ses frais une salle à manger décorée de gravures et têtes de cerfs. La chasse peut alors débuter. En tenue bleu foncé, col et poches de velours gansé, tous galopent derrière la meute, forcent un cerf ; les trompes retentissent à chaque étape et lorsque l’hallali sonne, parfois très tard, les veneurs se retrouvent, épuisés et heureux, autour d’un pot-au-feu qui vient clore la journée.

Moïse de Camondo avec ses enfants, Nissim et Béatrice, avant un départ de chasse à courre, 1910
AMNC, 1148.83
© MAD, Paris

« Par Monts et Vallons » intronise en son sein dès 1907 les enfants de Moïse de Camondo, Nissim et Béatrice4. Jacques Kulp décrit Nissim comme un « fin veneur, cavalier élégant et hardi, charmant de tournure et de manière, bonne trompe » et le pressentait maître d’équipage s’il n’avait trouvé une mort glorieuse en combat aérien pendant la Première Guerre mondiale. Sa sœur Béatrice, amazone intrépide, adopte la chasse à courre avec ferveur. Peu nombreuses lors de la constitution de l’équipage en 1885, les femmes y participent ensuite énergiquement. C’est d’ailleurs l’une d’entre elles, la marquise de Chasseloup-Laubat, qui succède au comte de Valon et prend la tête de l’équipage en 1930.

1Éric Mension-Rigau, Aristocrates et grands bourgeois, Paris, Hachette/Pluriel, 1996, p. 440.

2Jacques Kulp, Cinquante ans. Par Monts et Vallons. Équipage de Lyons-Halatte 1885-1935, Paris, Georges Lang, 1935.

3Un roadster est un cheval de race ou non, de bonne apparence, conformation et comportement, qui peut voyager à un bon train attelé à une voiture.

4De nombreuses photographies rassemblées par Béatrice de Camondo témoignent de cette passion partagée en famille (voir albums photographiques, Paris, MAD, musée Nissim de Camondo, inv. CAM 1989.1.6 et 7).