Hommage à Yvonne Brunhammer (1927-2021)

Les musées et les universités en France reconnaissent depuis quelques années seulement la part jouée par les femmes dans l’écriture de l’histoire des arts et la vie des institutions. Si, dans la généalogie du Musée des Arts Décoratifs, les patronymes masculins sont les plus régulièrement convoqués – Jules Maciet, Antonin Proust, Georges Berger, David David-Weill, François Mathey, etc. – force est de constater que les femmes y ont toujours joué un rôle majeur. Parmi elles, Yvonne Brunhammer (1927-2021).

Yvonne Brunhammer entre au musée en 1950 en tant que spécialiste des arts de l’Islam – s’intéressant aux tapis et à la céramique dite de Koubatcha – et réédite en 1956 L’Art musulman de Gaston Migeon et Raymond Koechlin. Son horizon scientifique s’élargit au fil des années et des projets, son rôle aussi : assistante de conservation de 1963 à 1969, elle est ensuite conservateur en charge des collections historiques jusqu’en 1986, avant de prendre la tête du musée à la suite de François Mathey jusqu’en 1991.

Yvonne Brunhammer s’impose comme une pionnière dans le paysage muséal, reconnue tant en France qu’aux États-Unis et au Japon grâce à ses collaborations, ses expositions et ses publications. C’est dans le domaine de l’Art déco qu’elle se distingue dès 1966 avec l’exposition fondatrice « Les années 25. Art déco. Bauhaus. Stijl. Esprit Nouveau » et une décennie plus tard avec « Cinquantenaire de l’exposition de 1925 ». Son ouvrage Le Style 1925 est réédité à plusieurs reprises. Elle est aussi parmi les premiers, avec Ralph Culpepper, Maurice Culot, Yves Plantin et Alain Blondel, à remettre sur le devant de la scène l’Art nouveau, notamment avec les expositions « Pionniers du XXe siècle » (1971) puis « Art nouveau. Belgium. France » à Chicago et Houston (1976) et « 1900 en France : Art nouveau » à Tokyo (1981). Dans sa quête du XXe siècle, elle organise ensuite « Les années UAM 1929-1958 » (1988). À l’heure où d’autres expositions leur sont dédiés, tous ces sujets montrent l’intuition de la conservatrice et de l’historienne. Les catalogues de ses expositions, qui témoignent de sa capacité à fédérer les spécialistes, et certains de ses ouvrages comme Les Artistes décorateurs 1900-1942 (1990) ou André Arbus, architecte décorateur des années 40 (1996), restent des références pour les chercheurs actuels.

Au début des années 1980, elle est plus que jamais en lien avec les créateurs contemporains grâce à ses collaborations avec le Centre Pompidou et avec son ami Raymond Guidot, historien du design. Au Musée des Arts Décoratifs, c’est notamment à Charlotte Perriand (1985), Issey Miyake (1988) et Sylvain Dubuisson (1989) qu’elle rend hommage. Son intérêt pour les arts du feu la conduit à organiser les expositions « Céramique française contemporaine. Sources et courants » (1981) et « Verriers français contemporains. Art et industrie » (1982). Cette dernière se veut un bilan mais aussi un levier pour instaurer une dynamique nouvelle dans la création verrière. En émerge le Centre du verre au Musée des Arts Décoratifs, envisagé comme le premier lieu dédié à la technique jusque-là reléguée aux réserves ou au marché de l’art.

Yvonne Brunhammer a fait toute sa carrière au Musée des Arts Décoratifs. Elle a profondément aimé ses collections et cherché à les faire connaître, du guide Cent chefs-d’œuvre du musée des Arts décoratifs (1964) à Le Beau dans l’utile : un musée pour les arts décoratifs (1992) – le seul texte transversal publié sur l’institution – en passant par la série de petits livres sur les styles historiques publiés aux éditions Massin. Elle y a aussi conseillé et formé toute une génération de conservateurs. En 1986, avec un souci d’économie dû aux finances fragiles du musée, qui demeure une association privée, elle ouvre, dans un esprit de « réserves accessibles », des salles dédiées au domaine contemporain : elle y présente les acquisitions récentes, notamment des chaises de la célèbre exposition « Les assises du siège contemporain » qui s’était déroulée en mai 1968, des pièces provenant de l’exposition « Les métiers de l’art » (1980) et des dépôts du FNAC, le tout dans une scénographie faite de matériel de stockage et de vitrines de manifestations précédentes. Économe, révolutionnaire, visionnaire ? La question se pose quand, dans le contexte actuel, les musées réfléchissent au développement durable et à la récupération des matériaux.

Aujourd’hui, alors que les célébrations liées à la modernité et à l’Exposition internationale de 1925 s’annoncent, on n’a pas fini de parler de celle qui en a été une des principales historiennes.