Fin gourmet, grand touriste et possesseur d’une cave réputée, le comte Moïse de Camondo présente le profil idéal pour devenir membre du Club des Cent. Fondé en 1912 par le journaliste Louis Forest (1872-1933), ce cercle de gastronomes a pour finalité de développer la bonne cuisine française. Il est exclusivement masculin et le nombre de ses membres est limité à cent. Pour en faire partie, il faut être parrainé et posséder de solides connaissances gastronomiques et œnologiques qui font l’objet d’un examen ardu. Chaudement recommandée par MM. Level et Helbronner, la candidature de Moïse de Camondo reçoit l’avis très favorable de la commission de réception du 16 septembre 1925. Ses voitures – une Renault, une Voisin et une Citroën –, sont mentionnées dans son dossier avec leur immatriculation. Posséder un véhicule est en effet un atout important pour entrer au Club des Cent car automobile, tourisme et gastronomie vont alors de pair, comme le montre le succès du guide Michelin créé en 1900.

Lettre du Club des Cent à Moïse de Camondo du 25 juin 1926, relative au déjeuner organisé par le baron Fouquier le 10 juillet chez Sirmain, restaurant du Commerce à Pont-Sainte-Maxence (Oise)
AMNC, P.M.3.3
© MAD, Paris

Nommé membre stagiaire le 17 septembre 1925, Moïse de Camondo assiste le 1er décembre 1927 au premier déjeuner du jeudi chez Larue1 dont il devient par la suite un fidèle. Devenu membre titulaire le 27 janvier 1928, le comte est assidu aux déjeuners et dîners du Club ainsi qu’aux repas de voyages organisés à l’occasion de courtes excursions. Le 16 juin 1930, il se rend ainsi au Havre pour une réception mémorable à bord du paquebot Île-de-France donnée par le président de la Compagnie générale transatlantique, M. Jean Marie, membre du Club. Les 15 janvier 1931 et 26 janvier 1932, Moïse de Camondo a l’honneur d’être « brigadier d’ordinaire »2

Entre 1930 et 1933, Moïse de Camondo reçoit une fois par an chez lui à déjeuner des membres du Club des Cent et leurs épouses3. Les archives du musée Nissim de Camondo conservent les listes des invités et le plan de table du 24 mai 1930.

Plan de table du déjeuner du Club des Cent qui eut lieu le samedi 24 mai 1930 chez le comte Moïse de Camondo, 63, rue de Monceau
AMNC, P.M.3.1
© MAD, Paris

Les convives sont souvent de générations différentes et d’horizons professionnels variés. Cet éclectisme est d’ailleurs une des marques du Club des Cent. Parmi les invités rue de Monceau, on citera : Gabriel Astruc (1864-1938), journaliste, agent artistique et ami du comte Isaac de Camondo qui l’a aidé à fonder le théâtre des Champs-Elysées ; Camille Cerf (1862-1936), éditeur d’art, journaliste passionné de cinématographe, devenu gastronome reconnu et propriétaire d’une grande parcelle du Clos Vougeot4 ; Romain Coolus (1868-1952), écrivain, auteur dramatique et poète, ami du peintre Toulouse-Lautrec qui fit son portrait ; René Fribourg (1880-1963), collectionneur de peinture et d’art décoratif des XVIIIe et XIXe siècles ; le baron Georges de Grandmaison (1865-1943), homme politique, député, puis sénateur du Maine-et-Loire de 1933 à 1940 ; Jacques Helbronner (1873-1943), conseiller d’État5 ; Justin Laurens-Frings (1875-1950), grand industriel, fondateur et président de l’entreprise chimique « La Saponite »6 ; Paul Marteau (1885-1966), héritier d’une très ancienne famille de maîtres-cartiers ; Jacques May (1879-1951), journaliste, secrétaire général du journal L’Auto et collaborateur de Comœdia de 1907 à 1922 ; Fernand Pila (1874-1965), diplomate, consul de France à Shanghaï en 1902, ambassadeur de France à Bangkok de 1920 à 1925, puis à Tokyo en 1935-1936 ; enfin, Eugène-Aimé Salon (décédé en 1943)7, créateur du célèbre champagne Salon, particulièrement apprécié de Moïse de Camondo et des membres du Club des Cent.

L’une des principales missions du Club des Cent est de publier chaque année un guide destiné à ses membres où sont réunies leurs observations sur la cuisine, le service et la tenue d’hôtels et de restaurants. Lors de ses voyages, Moïse de Camondo envoie ainsi des comptes rendus très précis pour actualiser ce carnet. Le 23 juin 1926, il écrit au Club à propos des hôtels italiens où il a séjourné lors d’un long périple en voiture dans la péninsule : « […] à Rome : Je dois vous signaler un nouvel hôtel qui s’est ouvert, il y a peu de mois, en plein centre, sur le Corso Umberto. Il s’appelle “HOTEL PLAZA” et a, dit-on, coûté 33 millions de lires. C’est un magnifique palace avec tous ses agréments au point de vue installation, mais où la cuisine est détestable […] À Trieste : Je remarque que vous ne donnez aucune indication sur Trieste où il y a un des plus beaux hôtels du monde, très bien tenu, avec un Directeur parlant parfaitement le français et un excellent restaurant. Il s’appelle “SAVOY-EXCELSIOR8 . »

1Le restaurant Larue était situé 27, rue Royale, à Paris.

2Lors des déjeuners du jeudi, les « brigadiers » mettent au point à tour de rôle le menu avec le chef et choisissent les vins correspondants avec le sommelier. Être « brigadier » est un honneur et la liste d’attente est longue.

3Le comte invite également des membres du Club et leurs épouses pour des occasions particulières, comme le déjeuner « Forest » du 25 avril 1931, ou ceux des 24 janvier 1933 et 4 février 1935, « pour rencontrer M. et Mme Vaxelaire ».

4Tous les samedis, Camille Cerf organisait chez lui un grand déjeuner. Au nombre de douze à seize, les convives habituels appartenaient à son « Académie du goût » dont il était le « Tyran » proclamé. Moïse de Camondo faisait également partie de ce cercle.

5Jacques Helbronner (1873-1943) sera président du Consistoire central des Israélites de France entre 1940 et 1943. Déporté à Auschwitz, il y mourra le 23 novembre 1943.

6Justin Laurens-Frings sera président du Club des Cent de 1935 à 1949.

7En 1911, Eugène-Aimé Salon crée pour sa propre consommation et celle de ses amis le champagne Salon, qui est commercialisé en 1920. C’est un des premiers blanc de blancs. Ce champagne unique nécessite un seul terroir, la côte des Blancs, un seul cru, celui du Mesnil-sur-Oger (Marne) et un seul cépage, le chardonnay. Il n’est produit que dans les très grands millésimes, soit une trentaine en un siècle.

8AMNC, LC.40, correspondance de Moïse de Camondo, 26 juin 1926.