L’histoire des modes et des vêtements est rythmée par de nombreuses « icônes » : culotte à la rhingrave, robe volante, robe chemise, pantalon féminin, jupe pour homme, smoking pour femme, mini-jupe, pantalon « baggy »… pour ne citer que quelques exemples. Avant de devenir emblématiques, tous ces vêtements ont marqué une rupture, provoquant à leur apparition des suspicions, de virulentes critiques, voire des interdictions absolues. En effet, si la mode séduit les uns, elle agace les autres. Parce qu’ils étaient trop courts ou trop longs, trop ajustés ou trop amples, trop impudiques ou trop couvrants, trop féminins pour un homme, trop masculins pour une femme, etc., ces habits ont transgressé l’ordre établi. Au fil du temps, des règles ont été écrites par les gouvernements, puis toute une littérature est née afin de prodiguer des conseils, comme les manuels de bonne conduite, et les traités de savoir-vivre établissant les règles d’un « savoir-se-vêtir » en fonction de l’état, de l’âge et des circonstances. Que l’on soit à la cour de Versailles au XVIIIe siècle, à l’Opéra de Paris au siècle suivant, à l’Assemblée nationale ou dans la rue aujourd’hui comme hier, on doit porter le vêtement tel que le définit la règle ou la coutume.

Règles et conseils dans les sources : de « La Bible » aux blogs
Drap d’or, Italie, vers 1520
Brocatelle de soie et fils métalliques à décor tissé, broché et bouclé. Paris, Musée des Arts Décoratifs, achat, 1907. Inv. 14566
© MAD, Paris

Dans la culture occidentale, le vêtement est intimement lié au péché originel. Pour cette raison, il se devait d’être le plus sobre et le plus discret possible. Des conseils, des règlements, des lois ont été édictés au cours des siècles par les pouvoirs religieux et civils pour imposer cet idéal de sobriété et de discrétion dans les formes, les ornements, les couleurs, et fustiger les extravagances vestimentaires vues comme des péchés d’orgueil ou d’impudicité. Des documents conservés au Archives nationales en témoignent comme L’Ordonnance de Charles VIII datant de 1485 interdisant le port du velours et des draps de soie dans les habillements, sauf aux nobles. Dans ce texte, il est indiqué que hors les princes de sang et gens du grand conseil, il est interdit de porter des draps d’or et d’argent sous peine de confiscation de l’habit. Selon le roi, enfreindre ces lois est « desplaisans à Dieu ». Pourtant les transgressions restent nombreuses.

On retrouve le même type de texte au XVIIe siècle concernant la dentelle, dont la prouesse technique d’exécution fait d’elle un symbole de luxe. Inventée en Italie, les dentelles au point de Venise sont fort appréciées par la noblesse qui n’hésite pas à dépenser sans compter. Le pouvoir s’inquiète de cette fuite des devises à l’étranger. Afin de protéger l’économie du pays, des « déclarations » sont promulguées à partir de 1629 afin de limiter le port de la dentelle mais surtout son importation. Si les lois somptuaires et autres édits, imposent une manière de se vêtir, certains ouvrages prodiguent des conseils. En effet, le vêtement exige une certaine conduite. Depuis la publication, en 1530, de La Civilité puérile d’Erasme (un traité sur l’éducation des enfants dans lequel le vêtement fait l’objet d’un chapitre), des milliers de traités de civilité clament la discrétion vestimentaire comme une part essentielle de la maîtrise de soi. Le XIXe siècle marque un tournant avec l’apparition des guides ou manuels devant servir l’élégance bourgeoise, dont les ouvrages de bonnes manières publiés de nos jours sont les héritiers directs. Aujourd’hui, les magazines, les émissions télévisées et les blogs dispensant des conseils sur le savoir-se-vêtir en toute circonstance se multiplient.

Sévère étiquette
Habit à la française, France, vers 1780
Cannelé de soie et broderies de soie. Paris, Musée des Arts Décoratifs, achat grâce au soutient de Louis Vuitton, 2012. Inv. 2012.42.1
© MAD, Paris / Jean Tholance

Au XVIIIe siècle, un code strict dicte la tenue à porter selon les circonstances de la vie de cour à Versailles : l’étiquette. La vie curiale est rythmée par des évènements qui exigent des tenues spécifiques. Le moment le plus important dans la vie d’une jeune fille est la présentation à la cour, événement précisément réglé par l’étiquette. Le « grand habit », composé d’un corps baleiné, d’une jupe sur d’immenses paniers et d’une traine dont la longueur est proportionnelle au rang de la dame, est alors de rigueur. Après 1760, la « robe à la française », passée de mode, fait l’affaire pour les circonstances officielles. Le vestiaire masculin est également régi par la règle. L’habit doit être aussi assorti au gilet et à la culotte.

Tenues de circonstance
Robe de deuil portée lors des funérailles du pape Pie XI, France, 1939
Crêpe de soie noir, satin de soie, dentelle. Paris, Musée des Arts Décoratifs, collection UFAC, don François Poncet, 1982. Inv. UF 82-5-2 ABCDEF
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

Á partir du XIXe siècle principalement, les évènements religieux chrétiens tels que le baptême, la communion, le mariage et le deuil sont régis par des codes vestimentaires stricts auxquels il est difficile de déroger. La tenue de deuil est de loin la plus codifiée. Dans la bourgeoisie, le deuil d’une veuve (un an et six semaines) nécessite de nombreux vêtements de laine ou de drap noir, couleur de l’humilité et de la pénitence. Des soies et des étoffes grises ou violettes, ou encore mélangées de noir et de blanc, sont alors autorisées à partir du sixième mois. À la fin de la période, dentelles et broderies noires sont acceptées. Dans son testament, l’époux demande à un mandataire de veiller à ce que sa veuve respecte la durée et la tenue de deuil ; cette dernière peut refléter aussi la richesse du défunt.

24 heures de la journée d’une femme à la fin du XIXe siècle
Maison Chauvet, Robe de jour, 1884-1886
Surah de soie, velours de soie et tulle de lin brodé. Paris, Musée des Arts Décoratifs, collection UFAC, don princesse Joseph de Broglie, 1950. Inv. UF 50-6-1 AB
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

Á partir de la seconde moitié du XIXe siècle, l’élégance est un art à part entière que seule la bourgeoise aisée peut maitriser, grâce à la lecture des manuels de bonnes manières et plus encore des conseils avisés donnés par les revues de mode. Á la fin du siècle, la dame bien née se change jusqu’à huit fois quotidiennement. Robes de chambre, de matin, de promenade, de bord de l’eau, de dîner, de théâtre, de bal, souvent accessoirisées de gants, d’ombrelles et de chapeaux montrent que savoir adapter sa garde-robe aux différentes activités de la journée et de la vie sociale est une marque d’éducation et de distinction.

L’intime au grand jour

Il existe des vêtements spécifiques pour l’intimité et d’autres pour la sphère publique. Portée à la cour au début du XVIIIe siècle, la robe volante, issue des robes de chambre de la fin du siècle précédent, est la première à s’écarter de cette règle. Ouvert sur le devant, de façon à laisser voir le corps à baleine et orné à l’arrière de larges plis, ce vêtement ample n’est pas sans rappeler le déshabillé destiné à la sphère intime. Ce dernier aurait été porté en public durant le règne de Louis XIV par Mme de Montespan afin de dissimuler ses grossesses. Scandaleuse, la robe volante est peu appréciée des femmes d’un certain âge : la princesse Palatine indique dans une lettre du 12 avril 1721 qu’elle trouve impertinent d’en porter et refuse de recevoir les femmes ainsi vêtues.

Robe volante, France, vers 1735
Lampas de soie fond satin, liseré. Paris, Musée des Arts Décoratifs, collection UFAC, achat 1959. Inv. UF 59-31-1
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

À la fin du XVIIIe siècle, un autre costume lié à l’intimité fait scandale. Depuis 1781, la robe chemise en mousseline de coton blanc, héritée du vestiaire de l’intime, est à la mode et Marie-Antoinette aime les porter à Trianon avec ses dames de compagnie. De coupe droite, simplement froncée à la taille par un large ruban, cette robe correspond au goût de l’époque pour le champêtre et ne peut être utilisée pour des occasions formelles. En 1783, Élisabeth Vigée-Lebrun présente au Salon (lieu d’exposition de l’Académie royale de peinture et de sculpture) un portrait de la reine dans cette tenue. Toutefois, le tableau est jugé inconvenant. « Le public […] désapprouve ce costume peu digne de Sa Majesté » ; c’est « un vêtement réservé pour l’intérieur du palais » peut-on lire dans des comptes-rendus. Le scandale est tel qu’Élisabeth Vigée-Lebrun est priée de retirer son portrait. Un autre portrait de Marie-Antoinette, cette fois-ci revêtue d’une consensuelle robe à la française, en satin de soie, est exposé à la place.

Depuis quelques décennies, des créateurs aiment bouleverser les codes. La chanteuse Madonna, considérant le corset comme un vêtement à lui seul, fait appel à Jean Paul Gaultier pour ses tenues de scène et contribue à médiatiser le « dessous-dessus ». Aujourd’hui, pyjamas et nuisettes sont souvent érigés au rang de vêtements de soirée. Toutefois, le port d’un pyjama dans la rue se heurte encore à quelques commentaires. En 2010, à Cardiff, le directeur d’un supermarché interdit à ses clients d’arriver vêtus d’un pyjama ou en robe de chambre « pour éviter tout outrage ».

Sifflés à l’assemblée
Thierry Mugler, Costume deux-pièces porté par Jack Lang, ministre de la Culture, à l’Assemblée nationale le 17 avril 1985
Lainage. Paris, Musée des Arts Décoratifs, collection UFAC, don Monique Lang, 1986. Inv. UF 86-49-1
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

Les personnalités politiques, représentants du peuple et de l’État, n’échappent pas à l’importance de l’apparence, et doivent même y attacher une attention particulière. Si l’habit des politiques n’est soumis à aucune règle écrite, il fait parfois l’objet de scandale. Il existe une manière très simple d’éviter les remarques vestimentaires malgré l’absence de code précis : se fier à la coutume, cette loi collective qui repose sur l’application de la tradition. Ainsi le costume sombre est-il la tenue masculine par excellence, tant pour le Parlement que le gouvernement. Déroger à cette tradition est tout à fait risqué. Le MAD conserve notamment le costume de Jack Lang, griffé Thierry Mugler, ayant suscité certaines réactions à l’Assemblée nationale le 17 avril 1985. Lors des questions au gouvernement, le ministre de la Culture est chahuté par les députés, non pour ses propos mais pour son habit. Comme tous les hommes présents, il porte une veste, avec cependant un détail original : un col dit « Mao ». La cravate n’est pas visible, voire peut-être absente. La coutume est bafouée. À la suite de cet incident, l’Assemblée établit l’obligation du port « d’un veston et d’une cravate ».

Smoking or not smoking ?
Creed & Cie, Smoking, 1910
Drap de laine et satin de soie. Paris, Musée des Arts Décoratifs, collection UFAC, don Mme Serguiew, 1975. Inv. UF 75-31-7 ABC
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

Au XIXe siècle, le smoking que l’on portait au fumoir est une tenue décontractée de la garde-robe masculine. Les hommes doivent le quitter et remettre l’habit – vêtement très formel – pour retourner au salon avec les dames. L’habit dégagé est l’héritier de l’habit de cour règlementé par l’étiquette du XVIIIe siècle. Il avait été remis au goût du jour sous l’Empire et le Second Empire afin de renouer avec les fastes de l’Ancien Régime. Au cours du XIXe siècle, l’habit dégagé devient la queue-de-pie et est associé à un gilet et un pantalon en drap de laine noir. Il s’agit du costume le plus élégant de la garde-robe masculine, porté lors de cérémonies ou à l’Opéra.

Au début du XXe siècle, le smoking conquiert d’autres espaces et se porte de plus en plus dans les diners et les bals. C’est un exemple éloquent de l’inversion des codes : un vêtement décontracté qui devient la norme de la distinction.

Sportives et chics

D’abord exclusivement portées sur le terrain sportif, les chaussures de sport ont peu à peu conquis des lieux, des circonstances et des combinaisons vestimentaires qui auraient été impensables quelques décennies plus tôt. La Stan Smith d’Adidas ou la All Star de Converse se portent désormais presque à tous les pieds, en ville, associées à des tailleurs jupes, voire à des smokings. Toutefois, en entreprise, tennis et baskets ne sont pas tolérées pour les cadres, excepté dans certains domaines professionnels. Depuis peu, de grandes maisons de couture proposent des modèles de sneakers de luxe élevées au rang de chaussures habillées.

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