Le bijou d’artiste […] est l’œuvre de plasticiens, de peintres ou de sculpteurs, pour lesquels cette pratique est inhabituelle. Pour éclairer cette histoire, voyons comment ces créations étonnantes, parfois uniques, vont se développer sous l’influence d’orfèvres et attirer l’attention des musées et des galeries.

Le MoMA, un musée pionnier

Avec l’exposition « Modern Handmade Jewelry » en 1946, le MoMA impose une vision pluridisciplinaire : 147 bijoux sont présentés, réalisés par 27 artisans du bijou. Celle-ci veut privilégier la diversité des matériaux […] dans une nouvelle approche expressive liée à la modernité. Ces créations d’avant-garde sont confrontées à des parures navajos, montrant ainsi comment des formes traditionnelles peuvent être une source d’inspiration pour la création contemporaine. […]

François Hugo, un maître orfèvre aux mains d’or

En France, à partir des années 1950, de nombreux artistes renouvellent l’art du bijou en y intégrant leur propre univers. Ce décloisonnement de l’art, initié par Marcel Duchamp, va s’étendre au domaine de l’objet. Des créateurs d’avant-garde comme Max Ernst ou Jean Arp veulent relever le défi de l’infiniment petit, des sculpteurs comme Alberto Giacometti ou Calder, mais aussi des peintres comme Georges Braque […] ou Picasso […]. François Hugo joue un rôle essentiel dans le développement et la diffusion du bijou d’artiste. Arrière-petit-fils du célèbre écrivain, il crée d’abord des pièces de forme religieuse, avant de devenir l’orfèvre ami des artistes. Il ouvre la voie en collaborant, avant la guerre, avec le peintre André Derain. […] L’expérience se poursuit avec Picasso, ce génial touche-à-tout, pour qui Hugo conçoit des plats d’orfèvrerie et des bijoux exécutés d’après des modèles de dessins et de plats en terre cuite. Cette complicité débute en 1953 et dure vingt ans. Elle permet à François Hugo de définir et d’affiner l’outillage nécessaire à l’exercice du métier d’orfèvre, notamment celle du « repoussé-ciselé », long processus de frappe qui donne à ses réalisations une infinie légèreté et une grande finesse d’exécution. […]

Londres et Paris, expositions thématiques et monographiques

C’est Londres qui accueille en Europe la première présentation de bijoux d’artistes, en 1961. L’exposition « International Exhibition of Modern Jewellery 1890-1961 » est organisée conjointement par la Worshipful Company of Goldsmiths et le Victoria and Albert Museum. Cette exposition ambitieuse, conçue dans l’idée de redynamiser l’industrie britannique, dresse un panorama international du bijou en présentant 901 créations sur une longue période chronologique, confrontant des artistes de l’Art nouveau comme René Lalique ou de l’Art déco comme Jean Després à des créateurs de l’époque, le designer Ettore Sottsass ou la Suédoise Vivianna Torun. […] L’année suivante, le Musée des Arts Décoratifs à Paris se distingue à son tour avec l’exposition « Antagonismes 2 – l’objet ». Son directeur, François Mathey, qui a imprimé sa marque au musée, bouleverse les frontières établies en invitant les artistes à créer « des objets utilitaires et esthétiques qui témoignent de l’art de notre époque ». Ce défi lancé aux artistes rassemble 150 créateurs et près de 500 objets conçus aussi bien par des peintres et des sculpteurs que par des architectes et des décorateurs. Parmi eux, nombreux sont ceux qui se plient à l’exercice du bijou et de la pièce unique. […] Les expositions monographiques sont suffisamment rares pour ne pas oublier de mentionner celle consacrée aux « Bijoux de Braque », organisée à la demande d’André Malraux au Musée des Arts décoratifs en 1963. […]

Le MoMA, par-delà les frontières

En 1967, la plupart de ces artistes prennent part à une grande manifestation itinérante exclusivement réservée aux bijoux d’artiste : « Jewelry by Contemporary Painters and Sculptors », organisée par le MoMA. […] Parmi les 71 exposants, des artistes américains comme David Smith, George Rickey, Roy Lichtenstein, Louise Nevelson et Louise Bourgeois – qui présente son fameux collier Barre e étal – sont bien représentés aux côtés d’artistes internationaux. […] Itinérante, la manifestation entend rayonner au-delà des frontières américaines et toucher un public averti en débutant dans des pays européens qui se caractérisent par une scène active autour du bijou. Présentée à Darmstadt en Allemagne, elle voyage à Rotterdam aux Pays-Bas, pour finir aux États-Unis. […]

L’atelier Gem Montebello, un laboratoire au service des artistes

Il faut cependant attendre les années 1970 et se tourner vers l’Europe pour voir émerger une deuxième génération d’artistes-bijoutiers. Entre 1967 et 1978, l’orfèvre GianCarlo Montebello crée à Milan les éditions Gem Montebello avec sa femme Teresa – sœur d’Arnaldo et de Giò Pomodoro. Après François Hugo, c’est l’éditeur Gem Montebello qui va fédérer autour de sa personnalité de nombreux artistes. Un petit atelier composé de six joailliers, orfèvres et émailleurs propose des pièces artisanales fabriquées en série limitée. Ensemble, ils ont travaillé avec une cinquantaine d’artistes et réalisé plus de 200 modèles différents. Gem édite d’abord des artistes italiens […]. Exigeant, perfectionniste, il acquiert une solide réputation et se fait connaître au-delà de l’Italie en organisant en Europe puis aux États-Unis de nombreuses expositions qui intensifient ses liens avec de nouveaux créateurs : Niki de Saint Phalle, Soto, Bury, Arman, Matta, Man Ray, Meret Oppenheim, mais aussi avec des artistes américains tels Lowell Nesbitt ou Larry Rivers et son collier Don’t all ; tous se plient au jeu de l’édition. En 1978, l’aventure prend fin après le vol de la totalité de la collection à Udine en Italie. Montebello se consacre dès lors à ses propres bijoux, collaborant ponctuellement avec Niki de Saint Phalle dans les années 1980. […]

Artcurial et l’édition de multiples

La reconnaissance du bijou d’artiste passe également par des initiatives privées. Aux États-Unis, Antoinette Castelli, la se-conde femme du célèbre marchand Leo Castelli, fonde en 1967 Multiples Inc. et édite les artistes du pop art comme Roy Lichtenstein ou Jack Youngerman. L’opulence des années 1970 consacre un nouvel acteur parisien, la galerie Artcurial, située avenue Matignon et fondée par Guy Landon, qui rêve de mettre l’art à la portée du grand public. Artcurial commence par éditer des sculptures et des estampes, avant d’initier l’édition d’objets et de bijoux d’artistes. […] Au total, 70 artistes, considérés comme les plus importants du XXe siècle, offrent un témoignage remarquable du bijou d’artiste dans les années 1980-1990. Musées et galeries ont contribué à la connaissance du bijou d’artiste, mais le milieu des collectionneurs également. À la fin des années 2000, Diane Venet, Diana Küppers ou Clo Fleiss ont souhaité faire partager leur passion pour ces œuvres miniatures en présentant leurs collections dans diverses institutions. Saluons ces femmes éclairées et inspirées qui, aujourd’hui, entament une nouvelle histoire avec les artistes du xxie siècle.