Édouard Bénédictus, le spectacle en couleurs

Si l’on connaît aujourd’hui l’œuvre d’Édouard Bénédictus (1878-1930) pour les arts décoratifs, tout particulièrement ses travaux pour les textiles et les papiers peints, les rapports qu’il a entretenus avec la scène sont encore peu connus. Il s’est pourtant consacré avec succès aux arts du spectacle : pendant une période très brève, de 1918 à 1920 pour les œuvres identifiées, il conçoit en effet des costumes et des décors pour des représentations qui couvrent un large répertoire, du théâtre de Shakespeare aux fééries orientales. Cette production foisonnante est représentée dans les collections du département des Arts graphiques du Musée des Arts Décoratifs grâce à un important ensemble de dessins de cet artiste, qui ont pour l’essentiel été donnés en 1939 par sa veuve, Violette Gounin. Les dessins de Bénédictus reflètent l’ingéniosité de son esprit, qu’il met au service des spectacles pour lesquels il travaille, ainsi que son génie et son plaisir à marier les couleurs et les motifs, que l’on retrouve dans le reste de son œuvre.

Ce dossier a été réalisé par Clara ROCA, conservatrice du patrimoine.

Remerciements
• Iris BERBAIN, adjointe au chef du service des Référentiels – responsable de l’équipe Autorités, département des Métadonnées, Bibliothèque nationale de France.
• Pauline GIRARD, conservateur du département des Collections théâtrales à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris.
• Nathalie NOE, bibliothécaire-documentaliste au Centre de ressources et de documentation de la SACD.
• Cécile HUGUET (restauratrice livre et papier, MAD) et Élodie REMAZEILLES (restauratrice du patrimoine, spécialité arts graphiques).

Édouard Bénédictus, « mage, inventeur, peintre, dramatiste »
Édouard Bénédictus (1878- 1930), [Costume d’Andrée Ricci pour « Les mille et une nuits »], France, 1919
Dessin : gouache, rehauts d’or sur papier Don Madame Bénédictus, 1939. Inv. CD 1446
© Paris, MAD

Édouard Bénédictus a multiplié les talents : il a été entre autres chimiste, peintre, publiciste et décorateur. La première partie de sa carrière est partagée entre la décoration et la chimie. Spécialisé dans un premier temps dans le cuir incrusté, il participe à l’Exposition universelle de 1900 et devient membre de la Société des artistes décorateurs en 1902. Tout en poursuivant ces travaux, il brevète en 1909 un procédé de verre feuilleté et fonde la Société du verre Triplex en 19111. Cette découverte constitue une véritable avancée pour l’industrie automobile. Pendant la Première Guerre mondiale, il œuvre pour le ministère de la Guerre en tant qu’inventeur ; il travaille notamment à neutraliser les effets du gaz moutarde utilisé par les Allemands2. Ses réalisations lui valent d’être décoré de la Légion d’honneur en 1921.

De 1918 à 1920 environ, période charnière, Édouard Bénédictus travaille pour des représentations, pièces de théâtre et féeries, en tant que concepteur de costumes et de décors. Puis il se consacre entièrement aux arts décoratifs. Fortuné d’Andigné, membre du conseil municipal de Paris, souligne ainsi que « parmi les innombrables activités […] entre lesquelles s’est partagée sa pénétrante intelligence, la décoration occupait la première place, au-dessus même sans doute de la chimie où il obtint de si féconds succès3 ». Bénédictus se focalise particulièrement sur la conception de papiers peints, de tapisseries et surtout de textiles, dans un style représentatif du mouvement Art déco. Il a collaboré avec les maisons Brunet, Meunié et Cie4, et Tassinari & Chatel5, engagées dans l’édition de tissus synthétiques comme la fibranne et la rayonne, à l’aspect proche de la soie mais plus économiques que cette dernière et donc accessibles au plus grand nombre. Dans les années 1920 et jusqu’à sa mort en 1930, Édouard Bénédictus travaille également à la publication de recueils de compositions décoratives modernes et luxuriantes, dont les motifs servent de modèles ou de sources d’inspiration pour des tissus et papiers peints : Variations (1924), Variations II (1929) et enfin Relais (1931), publié à titre posthume. Le Musée des Arts Décoratifs en conserve les gouaches originales.

  • Lé « Les jets d’eau », Édouard Bénédictus (1878-1930), dessinateur ; Brunet, Meunié et Cie (1815- ), fabricant, 1925
    Tenture des murs du grand salon de réception d’« une ambassade française". Satin façonné, liseré à liage et effets multiples. Inv. 25955
    © Paris, MAD
  • Lé « Athéna », Édouard Bénédictus (1878-1930), dessinateur ; Brunet, Meunié et Cie (1815- ), fabricant, 1925
    N° 3775. Patron « Brocart Moderne ». Inv. 25961
    © Paris, MAD
  • Édouard Bénédictus (1878-1930), [Variations PL 13 composition décorative, motifs floraux très stylisés], France, XXe siècle
    Dessin : gouache sur feuillet, rehauts d’or dans motif. Don Madame Bénédictus, 1939. Inv. CD 1242
    © Paris, MAD

Créateur prolifique, pluridisciplinaire et savant, Édouard Bénédictus a exercé une fascination immense sur ses contemporains. Il est pourtant tombé dans l’oubli. En 1921, un article de Romans-revue qui liste les « écrivains, journalistes, artistes et savants récemment décorés » comme officiers de la Légion d’honneur le présente comme un « mage, inventeur, peintre, dramatiste6 ». L’homme de lettres Serge Bernstamm le désigne lui aussi comme un « magicien moderne7 ! » Firmin Gémier, acteur, metteur en scène, directeur de théâtre et promoteur du théâtre populaire, a incarné son sosie dans Monsieur Beverley8 . Dans cette comédie policière de Georges Berr et Louis Verneuil montée au théâtre Antoine le 28 février 1917, Beverley est décrit par les autres personnages comme un « oracle », un « devin », un « professeur de magie », un « sorcier » ou encore un « spirite »9 . S’il ne croit pas aux esprits qu’il invoque, il mystifie ses interlocuteurs par sa clairvoyance. Louis-Ferdinand Céline, qui l’a côtoyé, écrit : « J’ai eu un pote ainsi, Bénédictus. Un Juif qui professait aux Arts décoratifs. Inventeur aussi, rocambolesque et mystificateur cabalesque. Il a fini, rêve de toute sa vie, par être personnifié par Gémier dans une pièce, M. Beverley, au théâtre Antoine…10 »

Édouard Bénédictus (1878-1930), [Apollo], France, XXe siècle (1er quart)
Dessin : gouache, pierre noire, rehauts de blanc sur papier. Don Madame Bénédictus, 1939. Inv. CD 1428
© Paris, MAD

Les hommages des personnalités qu’il a côtoyées fleurissent après son décès le 28 janvier 1930. Ces mots nous permettent de mesurer le caractère magnétique de Bénédictus et l’admiration qu’il a suscitée. Paul Léon, directeur général des beaux-arts au ministère de l’Instruction publique, le qualifie d’« innombrable Protée » et salue ainsi l’étendue encyclopédique de ses connaissances et de ses champs d’action : « écrivain, publiciste, critique littéraire, théâtral, scientifique, fondateur de journaux, de groupements, de sociétés, il s’est toujours trouvé mêlé aux grandes batailles de ce temps11 ». De même, Yvanhoé Rambosson, poète, critique d’art et conservateur honoraire des musées de la Ville de Paris, dit à son sujet qu’il « exerçait une attraction singulière, présentant comme une sorte d’émanation du mystère sacré de l’intelligence12 » et qu’« il faisait songer aux alchimistes du Moyen Âge, puis à ces artistes de la Renaissance italienne que tourmentait un besoin d’universalité13 ».

1Victor Najar, « L’inventeur du verre de sécurité : Édouard Bénédictus », dans L’Égypte industrielle, Le Caire, décembre 1936.

2Serge Bernstamm, « Édouard Bénédictus », dans L’Éclaireur de Nice, 8 novembre 1935.

3Hommage à Bénédictus, Paris, Coquemer, 1932, p. 10.

4Lesley Jackson, Twentieth-Century Pattern Design : Textile & Wallpaper pioneers, New York, Princeton Architectural Press, 2002, p. 54.

5Jean-Pierre Planchon, Tassinari & Chatel, la soie au fil du temps, Paris, éd. Monelle Hayot, 2011, p. 246.

6« Échos de la République des Lettres », dans Romans-revue : guide de lectures, 1921, p. 144.

7Bernstamm, op. cit.

8« Nécrologie », dans L’Éclaireur du dimanche, 9 février 1930, p. 14.

9Georges Berr et Louis Verneuil, Monsieur Beverley, pièce en 4 actes, Paris, Librairie théâtrale, artistique et littéraire, 1920, p. 29-30.

10Lettre de Louis-Ferdinand Céline à Pierre Monnier, 1er avril 1949, dans Éric Mazet, « Céline dans le miroir des peintres », Spécial Céline, Lafont presse, no 9, mai-juin-juillet 2013, p. 58-79.

11Hommage à Bénédictus, op. cit., p. 15.

12Ibid., p. 6.

13Yvanhoé Rambosson, « Mort d’Édouard Bénédictus », dans Comœdia, 30 janvier 1930, p. 3.

Édouard Bénédictus et les arts du spectacle

Les découvertes de chimiste d’Édouard Bénédictus sont assez bien connues. De même, son œuvre en tant qu’artiste décorateur spécialisé dans le textile, la tapisserie et le papier peint, ainsi que ses modèles de motifs décoratifs publiés dans les années 1920 ont été présentés dans plusieurs expositions et publications. En revanche, ses dessins pour des décors et costumes de théâtres, féeries et opéras sont en partie inédits et n’ont jamais été étudiés pour eux-mêmes.

Un goût personnel pour les arts du spectacle

Maquette de costume pour un Péché dans « Plus ça change » de Rip (Paris, théâtre Michel, 1918)
Graphite, gouache et rehauts dorés sur papier
© Paris, MAD

Édouard Bénédictus est féru de musique et d’arts du spectacle. Son entourage y est propice : son oncle maternel, Louis Bénédictus, est musicien et compositeur. Édouard se marie en 1913 avec Marguerite Boulard, nièce du docteur Beni-Barde, elle aussi peintre. Il se sépare d’elle en 1925 et divorce en 1929. Il épouse en secondes noces Violette Gounin (Violette Nilba de son nom de scène), une cantatrice et musicienne appréciée1. Il est également membre de la Société des Apaches, active dans les années 1900 et 1910. Véritable vivier intellectuel, cette société informelle réunit de jeunes mélomanes, amateurs d’arts et de littérature, issus de la Schola Cantorum et du Conservatoire de Paris, mais aussi des écoles des Beaux-Arts et des Arts décoratifs2. Durant les réunions de ce groupe, il côtoie de nombreux compositeurs comme Maurice Ravel, Florent Schmitt et Maurice Delage, des poètes comme Tristan Klingsor, ou encore des décorateurs comme Georges Mouveau qui travaille pour l’Opéra de Paris. Les Apaches se retrouvent fréquemment chez les uns et les autres mais se rendent aussi ensemble à de nombreux spectacles et galas. Maurice Ravel est ainsi accompagné des représentants de « la musique française la plus neuve, la plus puissamment neuve qui passe avec lui, qui s’installe avec lui dans une loge bondée, où se tassent, derrière les vénérables cheveux de la mère émue et glorieuse du musicien Florent Schmitt, Igor Stravinski, Édouard Bénédictus et Maurice Delage3 ».

Après la Première Guerre mondiale qui a mis fin à la Société des Apaches, Édouard Bénédictus continue de se rendre à des représentations qui réunissent le beau monde parisien et où il peut voir et entendre des œuvres d’Alexandre Borodine, Nicolaï Rimsky-Korsakov, Loïe Fuller4 et Léon Bakst5. Bénédictus y est remarqué comme une des nombreuses figures mondaines guettées par la presse qui relate d’amusantes anecdotes, comme celle-ci : en octobre 1924, lors de la présentation du nouveau programme du théâtre du Grand-Guignol, « une dame exhiba une robe aux tons riches, dont le peintre Bénédictus, présent, avouait avoir dessiné le modèle6 ».

Enfin, et bien qu’on n’en conserve aucune trace, Yvanhoé Rambosson raconte que Bénédictus a composé « une symphonie que sa mort l’obligea à laisser inachevée7 ». Serge Bernstamm écrit qu’il « composa des vers, des symphonies8 ». Paul Follot, vice-président de la Société des artistes décorateurs, le présente aussi comme un « poète et musicien passionné par les recherches sonores de nos grands compositeurs modernes9 ».

Les arts du spectacle, à l’ombre du reste de son œuvre

Étude pour un costume de théâtre
Graphite et gouache sur papier
© Paris, MAD

Les travaux effectués par Édouard Bénédictus pour les arts du spectacle demeurent à l’ombre du reste de son œuvre. Ceux qui sont conservés au Musée des Arts Décoratifs couvrent une période qui va de 1918 à 1920 environ et annoncent ses productions des années 1920 en tant que peintre et décorateur. Mais leur étude est complexe. Il est en effet difficile de retrouver la trace des spectacles pour lesquels Bénédictus a travaillé : les noms des décorateurs sont occultés par ceux des vedettes, dont la présence à l’affiche devait attirer le public, et par ceux des dramaturges, compositeurs et metteurs en scène notamment. De plus, au XXe siècle, de nombreux peintres modernes font des incursions dans les arts du spectacle : leur aura et leur renommée plongent dans l’ombre les décorateurs spécialisés dans ce domaine10. En 1919, le metteur en scène Arsène Durec organise pour le ministère des Affaires étrangères une tournée dans les pays scandinaves visant à diffuser le théâtre français ; parmi les auteurs des « 7 000 kg de décors11 » qu’il emporte – soit vingt décors tout équipés et 150 costumes –, les noms de Vuillard, Derain, Marquet, Matisse ou encore Vlaminck sont plus familiers au public d’aujourd’hui que celui de Bénédictus qu’ils côtoient pourtant12.

Édouard Bénédictus (1878-1930), [Costume de théâtre], France, XXe siècle (1er quart)
Dessin : pierre noire, gouache, aquarelle sur papier. Don Madame Bénédictus, 1939. Inv. CD 1459
© Paris, MAD

On ignore comment Édouard Bénédictus en est venu à la décoration de théâtre et quel était son rôle exact dans ces entreprises. On devine cependant des relations de travail voire d’amitié, qui ont perduré sur plusieurs projets, notamment avec Firmin Gémier. Le décorateur de théâtre Émile Bertin complète ce binôme pour les représentations des Mille et Une Nuits et de La Mégère apprivoisée : il semble que Bénédictus ait uniquement conçu les maquettes réduites et que Bertin ait eu la charge de la confection du décor dans sa grandeur réelle13. Édouard Bénédictus a également travaillé avec la costumière Marie Muelle pour Les Huns14 et pour Plus ça change15 : de la même manière, celle-ci exécutait les costumes imaginés par le décorateur.

Édouard Bénédictus (1878-1930), [Éléments pour des costumes de théâtre], XXe siècle (début)
Croquis : craie noire sur papier. Don Madame Bénédictus, 1939. Inv. CD 1466-16
© Paris, MAD

Dans ses maquettes de décors et de costumes, Bénédictus émet des propositions très pointues concernant le choix des textiles et des éléments mobiliers. Son plaisir et sa virtuosité à jouer des couleurs, des rehauts argentés et dorés, et des motifs, l’animation de ses personnages dessinés comme prétexte au déploiement des étoffes qu’ils portent, la particularité qu’il a de ne pas épingler des échantillons de tissus à ses projets mais de les dessiner directement, laissent entrevoir son futur travail de conception de textiles et papiers peints.

1« Le mariage d’Édouard Bénédictus », dans Comœdia, 24 janvier 1930, p. 3.

2Malou Haine, « Deux entretiens inédits de Tristan Klingsor avec Stéphane Audel à propos de Maurice Ravel (1958) », dans La Revue musicale, juin 2007, p. 36-55.

3Armory, « La soirée » dans Comœdia, 10 juin 1912, p. 2.

4Raymond Charpentier, « Au Théâtre des Champs-Elysées, Représentations de la Loïe Fuller et de son École de Danse », dans Comœdia, 3 mars 1921, p. 1.

5André Rigaud, « Une représentation au bénéfice des Russes affamés », dans Comœdia, 24 février 1922, p. 1.

6Armory, « Le nouveau spectacle du Grand-Guignol », dans Comœdia, 29 octobre 1924, p. 2.

7Jean Laubespin, « Tisserand, peintre, poète et inventeur tel fut Édouard Bénédictus descendant de Spinoza », dans Paris-Soir, 23 janvier 1932, p. 3.

8Bernstamm, op. cit.

9Hommage à Bénédictus, op. cit., p. 12.

10Iris Berbain, Du maître peintre décorateur de théâtre au scénographe : Émile Bertin (1878-1957), le dernier d’une tradition, thèse de doctorat de l’EPHE, 2016.

11A. Ziza, « Le théâtre français en Scandinavie, la tournée Durec », dans La Rampe, 24 août 1919, p. 9.

12« Courrier des théâtres », dans Le Figaro, 9 mars 1919, p. 3.

13J. Birson, « La Mégère apprivoisée, Représentation de Gala donnée par la Société Shakespeare sur le Théâtre de Mme la Comtesse de Béarn », dans Le Monde illustré, 8 mars 1919, p. 135.

14Publicité pour la Comédie-Mérigny, dans Le Journal, 2 mars 1918, p. 4.

15Rip et Zyg Brunner (illus.), Plus ça change, Paris, Lucien Vogel, 1922.

Décors et dispositifs scéniques
Édouard Bénédictus (1878- 1930), [Eléments pour un décor de théâtre ?], XXe siècle (début)
Croquis. Crayon graphite sur papier. Don Madame Bénédictus, 1939. Inv. CD 1466-58
© Paris, MAD

Les dessins des décors, rideaux de scène et autres dispositifs scéniques d’Édouard Bénédictus traduisent tantôt le faste cultivé, tantôt l’ingéniosité sobre, tantôt la drôlerie de son esprit et des productions pour lesquelles il travaille. Celles-ci sont d’une grande diversité. Les féeries et pièces qui invitent à un voyage dans l’espace ou dans le temps permettent à l’artiste d’imaginer des scènes somptueuses, chargées d’ornements colorés et exotiques. Ces représentations mêlent notamment la musique, le chant, la danse et le cirque dans une succession de tableaux aux décors et aux costumes spectaculaires. C’est le cas de la pièce Les Huns d’Abel Deval et Henri Béchade, représentée pour la première fois le 2 mars 1918 à la Comédie-Mérigny. Bénédictus en a conçu les décors et les 225 costumes1. La seule maquette identifiée que l’on conserve évoque un tableau se déroulant dans une chambre à coucher majestueuse, où trône un lit couvert de coussins et de peaux de bêtes.

Édouard Bénédictus (1878- 1930), [Décor pour Les mille et une nuits], France, 1919 ?
Dessin : pierre noire, gouache, rehauts d’or, rehauts d’argent sur papier. Don Madame Bénédictus, 1939. Inv. CD 1442
© Paris, MAD

Les décors féeriques de Bénédictus résonnent particulièrement bien avec ce qu’écrit André George à propos de Léon Bakst et de l’influence des Ballets Russes en France : « Il avait une manière unique de créer un ensemble somptueux et barbare, où se mêlaient un raffinement prodigieux de nuances, les enchantements arrachés à l’Orient des Mille et Une Nuits, et les contrastes les plus saisissants des couleurs éclatantes2 ».

Mais Édouard Bénédictus travaille aussi pour les décors d’œuvres aux thèmes plus classiques, ou pour des productions de moindre ampleur qui ne sont pas pour autant traitées avec moins de talent. Il a ainsi conçu les modèles des décors de La Mégère apprivoisée, représentée par la Société Shakespeare au théâtre Antoine à partir du 24 avril 1919. Firmin Gémier y incarne d’ailleurs Petrucchio. La seule maquette conservée est annotée par Bénédictus et révèle son intelligence et sa compréhension des enjeux de la mise en scène.

Maquette de décor de théâtre pour « La Mégère apprivoisée » de William Shakespeare (Paris, théâtre Antoine, 1919)
Graphite et gouache sur papier
© Paris, MAD

En composant avec un espace scénique réduit, il met en place un système de rideaux qui se tirent pour dévoiler différents pans de décors : « Les décors d’Édouard Bénédictus sont ingénieusement fidèles à la simplicité shakespearienne ; des rideaux se tirent et nous voici tantôt chez Battista, tantôt chez Pétruchio, tantôt dans la rue. Des gens passent le nez par une fente de la toile, se tordent de rire sur le pavé, enfourchent un cheval de bois. C’est de la bonne drôlerie, elle convient à cette farce qui est au fond un vieux fabliau3. »

1Publicité pour la Comédie-Mérigny, op. cit.

2André George, « Sur les Ballets Russes et leur influence », dans Parures, décembre 1926, no 6, p. 19-20.

3Léo Claretie, « La critique dramatique », dans La Rampe, 18 mai 1919, p. 8.

Des dessins aux représentations

Parmi les représentations pour lesquelles le Musée des Arts Décoratifs conserve des dessins, deux féeries sont particulièrement bien représentées dans le fonds donné par la veuve d’Édouard Bénédictus et citées par la presse. Toutes deux usent d’un registre comique, proche du vaudeville, abondent en bons mots et calembours, et déploient des décors et des costumes spectaculaires imaginés par Bénédictus.

Plus ça change (1918)

La première est la reprise du 21 septembre 1918 de Plus ça change, féerie comique de Rip représentée pour la première fois à Paris le 7 septembre 1915 au théâtre Michel. Elle raconte le voyage à travers le temps du baron Jolibois des Sardines qui fuit sa patrie dévastée par la guerre et sa maîtresse qui le trompe. À bord d’une machine à remonter le temps inventée par le savant Biscuit, il traverse les époques, de la Révolution française à la Préhistoire en passant par Louis XIV, Charles VI, l’Égypte de Cléopâtre ou encore l’Antiquité grecque. Deux constantes demeurent à travers chaque tableau : la guerre et la femme infidèle. Cette morale drôle et acerbe à la fois résonne avec le contexte de sa création, pendant la Première Guerre mondiale.

Édouard Bénédictus (1878- 1930), [Motif égyptien pour le rideau « Plus ça change »], France 1918
Crayon graphite, gouache et rehauts d’or sur papier cartonné. Don Madame Bénédictus, 1939. Inv. CD 1439
© Paris, MAD

En 1918, Édouard Bénédictus succède à Paul Poiret qui avait conçu les costumes de cette pièce pour sa reprise précédente, en 19171. Le Musée des Arts Décoratifs conserve la maquette du rideau de scène de Plus ça change, orné d’une frise stylisée de fleurs de lotus évoquant l’Égypte antique. Le tableau de Cléopâtre et Antoine est justement un des ajouts de Rip pour la reprise de 1918. Cette maquette du rideau est complétée par un ensemble de dessins de costumes qui évoquent les époques traversées par Jolibois ou qui habillent les ballerines représentant les péchés capitaux2. Tout comme les représentations précédentes, celle-ci est un succès : « Quand on joue Plus ça change, c’est toujours une première. Le théâtre Michel a trouvé là son Arlésienne, son spectacle essentiel, exclusif, où la fantaisie, la satire, toute la liberté dans le théâtre s’accordent avec le chant et la danse pour la récréation de l’esprit et des sens. [...] Aujourd’hui, elle revient, plus riche encore et toujours aussi jeune3. »

  • Édouard Bénédictus (1878-1930), [Costume de fou pour « Plus ça change »] (recto), France, 1918
    Dessin : crayon, aquarelle, gouache sur papier. Inv. CD 1445
    © Paris, MAD
  • Édouard Bénédictus (1878-1930), [Costume de fou pour « Plus ça change »] (verso), France, 1918
    Dessin : crayon, aquarelle, gouache sur papier. Inv. CD 1445
    © Paris, MAD
  • Édouard Bénédictus (1878- 1930), [Costume pour une servante égyptienne dans « Plus ça change »], France, 1918
    Dessin : pierre noire, gouache, rehauts d’or, rehauts d’argent sur papier. Don Madame Bénédictus, 1939. Inv. CD 1451
    © Paris, MAD

Les Mille et Une Nuits (1920)

La deuxième pièce bien représentée dans le fonds Bénédictus est la féerie orientale des Mille et Une Nuits, écrite par Maurice Verne avec le soutien de Sarah Bernhardt, et dirigée par Firmin Gémier4. Elle est créée au théâtre des Champs-Élysées le 12 mai 1920. Véritable superproduction, elle nécessite des frais colossaux, « plusieurs centaines de mille francs », avec ses soixante artistes, deux cents figurants, son corps de ballets, ses décors, ses musiciens5.

Maquette de costume pour un bouffon dans « Les Mille et Une Nuits » de Maurice Verne (Paris, théâtre des Champs-Elysées puis théâtre des Variétés, 1920)
Graphite et gouache sur papier
© Paris, MAD

Les Mille et Une Nuits ne doivent initialement donner lieu qu’à quinze représentations de gala avant d’entamer une tournée européenne ; il y en aura finalement vingt de plus. « Les Mille et Une Nuits ont réalisé, au Grand Théâtre des Champs-Élysées, en trente-cinq galas, la somme de quatre cent mille francs de recettes. C’est probablement le premier record de ce genre pour la pièce d’un auteur qui débutait au théâtre6. » Les représentations de gala accueillent l’élite de la société parisienne mais aussi d’éminents hôtes étrangers, comme la famille royale de Grèce7 ou encore le maharajah, le prince et la princesse de Kapurthala8. Puis, face au succès colossal rencontré, la féerie est reprise sans modification à partir du 12 juin au théâtre des Variétés, qui repousse pour cela sa fermeture annuelle9.

Outre le faste de la représentation, le succès de cette féerie tient aussi à sa distribution qui réunit de grands noms des arts du spectacle, comme Andrée Mégard, Régina Camier, Victor Francen, le danseur Habib Benglia ou encore le clown Footit. Ce dernier, binôme du célèbre clown Chocolat, est mis à l’honneur dans une « version spéciale destinée à la jeunesse10 » des Mille et Une Nuits, dont le caractère souvent grivois est peu approprié pour un jeune public.

Édouard Bénédictus (1878- 1930), [Costume de Théâtre : Andrée Mégard dans « Les Mille et une Nuits »], France, 1919 ?
Dessin : gouache, pierre noire, rehauts d’or sur papier. Don Madame Bénédictus, 1939. Inv. CD 1450
© Paris, MAD

La réécriture légère de l’histoire de Shéhérazade et du sultan Shahryar par Maurice Verne s’attache davantage à la restitution d’un Orient traité au goût du jour qu’à celle du conte d’origine. Cette pièce est à son tour allégée pour la représentation de la féerie. Verne en fait part, non sans amertume, à André Antoine, comédien, metteur en scène et directeur de théâtre : « La moitié du texte a disparu. On a créé des tableaux vivants […]. Les danses ont remplacé harmonieusement mes pauvres mots qui voulaient la cohésion et l’harmonie de l’œuvre. […] Mais que devient le vrai réalisme des contes, au milieu de l’enchevêtrement des symboles et des réalités, sur la scène des Champs-Élysées ? […] C’est dit-on une grosse affaire à cause de Londres et de l’Amérique. Il ne faut donc pas me plaindre, puisqu’on m’a joué et qu’on m’a montré princièrement. Le théâtre est tout de même une drôle de chose11 . »

Décrite comme une « lumineuse fresque indo-persane » et comme une « épopée de grâce, de meurtre, de mysticisme12 », Les Mille et Une Nuits de Verne s’épanouit dans l’atmosphère créée par « des effets de lumière, des parfums brûlés13 », l’opulence des décors et costumes dont les maquettes sont confiées à Édouard Bénédictus14. Ses dessins, précieux et chatoyants, font surgir le palais du calife, le bain des sultanes ou la mosquée, habillent des bouffons, des princesses, des danseuses ou encore des cortèges d’animaux parfois fantastiques. Ils sont nourris par des recherches sur les motifs animaux et géométriques et par une réflexion poussée sur la construction des éléments de décor, dont on trouve la trace dans les carnets de l’artiste. Ceux-ci témoignent de l’investissement de Bénédictus et de son imagination foisonnante mise au service de ces représentations.

Pistes ouvertes

Maquette de costume pour Acis dans « Polyphème »
© Paris, MAD

Cette exposition est aussi l’occasion d’identifier quelques dessins. Le Musée des Arts Décoratifs en conserve deux pour le costume d’Acis dans Polyphème.

À ceux-ci s’ajoute un paysage de bord de mer dans lequel on a pu reconnaître une esquisse pour la maquette du rideau du deuxième acte de cette pièce. Le département des Arts du spectacle de la BnF en possède une autre version15, datée de 1918, ainsi que deux maquettes de costumes dont celui de Polyphème16. La représentation pour laquelle Édouard Bénédictus a conçu ces costumes et ce rideau devait reprendre le texte d’Albert Samain, pour lequel Jean Cras écrit une partition en 1921.

Maquette du rideau du deuxième acte pour « Polyphème » d’Albert Samain
© Paris, MAD

Ce drame lyrique ne s’inspire pas du terrible cyclope d’Homère, mais du personnage de Théocrite et d’Ovide : le géant, épris de la nymphe Galatée, se crève les yeux en voyant qu’elle lui préfère le jeune berger Acis17. Cependant, la date et le lieu de la représentation n’ont pas pu être retrouvés avec certitude : il pourrait s’agir de celle de 1922 à l’Opéra-Comique18.

Le Musée des Arts Décoratifs conserve encore quelques maquettes de Bénédictus pour des décors qui ne sont pas identifiés et pour lesquels aucune piste n’a pu être avancée. D’autres, d’une qualité esthétique moindre, semblent correspondre à une pièce intitulée Le Marchand de désespoirs, écrite par J. Séverin-Malafaÿde, créée le 15 avril 1898 au théâtre du Grand-Guignol et recréée dans une nouvelle version le 7 août 1900 à Bagnères-de-Luchon. Malheureusement, aucune trace de cette pièce n’a été trouvée pour la période d’activité de Bénédictus. Si cette exposition a permis de lever le mystère sur la destination de la plupart de ses dessins pour les arts du spectacle, quelques découvertes restent encore à faire.

1« Courrier théâtral », dans Le Journal, 7 septembre 1917, p. 4.

2Rip et Zyg Brunner (illus.), op. cit.

3« Courrier des théâtres », dans Figaro : journal non politique, 21 septembre 1918, p. 3.

4« La soirée théâtrale », dans Le Figaro, 19 mai 1920, p. 4.

5« Courrier théâtral », dans Le Journal, 8 mai 1920, p. 3.

6« Courrier théâtral », dans Le Journal, 8 mai 1920, p. 3.

7« Courrier des théâtres », dans Le Figaro, 25 mai 1920, p. 3.

8« Courrier des théâtres », dans Le Figaro, 30 mai 1920, p. 3.

9« Courrier des théâtres », dans Le Figaro, 8 juin 1920, p. 3.

10« Courrier des théâtres », dans Le Figaro, 24 juin 1920, p. 3.

11Lettre de Maurice Verne à André Antoine, mai 1920, Paris, BnF, fonds André Antoine, 4-COL-113(7229).

12« Courrier théâtral », dans Le Journal, 11 mai 1920, p. 3.

13« Courrier des théâtres », dans Le Figaro, 5 mai 1920.

14« Au Théâtre des Champs-Élysées », dans Le Figaro, samedi 27 mars 1820, p. 3.

15Paris, BnF, 4-MAQ-1857.

16Paris, BnF, 4-MAQ-1858 et 4-MAQ-1859.

17« Le théâtre », dans Journal des mutilés, réformés et blessés de guerre, 6 janvier 1923, p. 3.

18« La grande saison de l’Opéra-Comique », dans Le Journal, 21 septembre 1921, p. 2.