« Une femme ne prendra point un habit d’homme, et un homme ne prendra point un habit de femme ; car celui qui le fait est en abomination devant Dieu. » Cette interdiction biblique (Deutéronome, XXII, 5) fait du travestissement un péché hautement condamnable. La parole de Moïse a souvent été prise à la lettre au Moyen Âge, au XVIe et au XVIIe siècle. Peu à peu, la morale et la bienséance prirent le pas sur le précepte religieux, mais le principe est resté le même : porter des vêtements qui ne sont pas ceux de son sexe, c’est s’exposer à des moqueries, des critiques et même des sanctions. Lors de son procès en 1431, Jeanne d’Arc fut en partie condamnée parce qu’elle avait porté l’habitus virilem. Au cours des siècles, des femmes audacieuses ont bravé les interdits en portant chapeaux et autres pantalons car revêtir un habit d’homme leur donnait accès à un état et à des activités auxquelles elles n’auraient pu prétendre. L’inverse est bien plus rare : la crainte de l’efféminement qui renvoie au statut inférieur de la femme a restreint les exemples de transfert du vestiaire féminin vers le masculin.

Femmes chasseresses

La Bible interdit le port d’un habit d’homme par une femme. Pourtant, cela reste toléré dans des circonstances particulières comme la chasse. Le chapeau de feutre, haut, conique, au bord plat et parfois orné d’une plume, est un type de couvre-chef qui était principalement porté par les hommes jusqu’à la fin du XVIe siècle. Les femmes tentées d’arborer cet attribut masculin peuvent alors être condamnées pour travestissement. Toutefois, entre 1580 et 1640 environ, le haut chapeau de feutre est venu plus régulièrement coiffer le chef de quelques femmes audacieuses en France, en Hollande et en Angleterre. Porter le chapeau, c’est s’approprier un symbole fort de l’autorité masculine. Au XVIIIe siècle, princesses et dames de la cour peuvent assister aux chasses royales. Cette activité nécessite une tenue adaptée : la veste de chasse à longues basques, la chemise, la cravate et le tricorne, que les femmes portent, sont directement empruntés au vestiaire masculin. Seule la jupe évite le travestissement complet. Marie-Antoinette, connue pour ses tenues audacieuses, a été jusqu’à se faire représenter à cheval, en culotte collante.

Qui porte la culotte ?
Augusta Bernard, Pyjama de soirée ou de casino, vers 1930
Crêpe marocain de soie. Paris, Musée des Arts Décoratifs, 1996. Inv. UF 96-07-28 AB
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

En 1800, « informé que beaucoup de femmes [se travestissaient], […] », le préfet de police de Paris ordonne que « toute femme, désirant s’habiller en homme, [devrait] se présenter à la Préfecture de police pour en obtenir l’autorisation ». Les femmes souhaitant enfiler un pantalon souffrent seulement d’un ardent désir de liberté, à une époque où elles étouffent sous les contraintes sociales et vestimentaires que le pantalon permet de contourner. De leur côté, les hommes sont persuadés que leur domination séculaire va se dissoudre par la conquête du vêtement bifide par les femmes. Au début du XXe siècle, et notamment dans les années 1920 l’alibi oriental est utilisé par les vacancières pour porter non pas des pantalons, mais des pyjamas de plage ou de soirée. Adoubés par des personnalités aussi en vue que Gabrielle Chanel, leur succès fut total, à tel point que Juan-le-Pins fut rebaptisé « Pyjamapolis » en 1931 par le journal L’Illustration.

Dans les années 1930, Marlene Dietrich porte des pantalons qui incarnent le renouvellement et la masculinisation, tant à l’écran que dans la rue. Dans Cœurs brûlés (film de Josef von Sternberg, 1930), elle joue le rôle d’Amy Jolly, une chanteuse de cabaret, et est vêtue d’un smoking masculin avec un chapeau haut de forme. L’actrice scandalise Paris lors de son arrivée à la gare Saint-Lazare en 1933, habillée d’un costume masculin, jouant sur l’ambiguïté de son allure, à la fois garçon manqué et vamp glamour. En 1992, sa fille Maria Riva raconte : « La presse avait critiqué l’obstination de Dietrich à porter des vêtements d’homme, écrivant entre autres qu’une dame ne devait pas s’amuser à fouler aux pieds la bienséance. »

Yves Saint Laurent, Smoking pour femme, collection printemps-été 1982
Grain de poudre noir. Paris, Musée des Arts Décoratifs, don Yves Saint Laurent, 1998. Inv. 998.39.46
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

Plus tard, c’est au nom d’Yves Saint Laurent que le pantalon féminin est associé. Il affirme qu’ « en portant le pantalon, une femme peut développer son maximum de féminité ». Ainsi, le pantalon féminin investit le domaine de la haute couture grâce au couturier qui lance l’ensemble caban pantalon en 1962. En 1966, dans un contexte d’émancipation féminine, il réinvente pour les femmes le célèbre smoking au féminin qui devient un grand classique de sa maison.

Adulé ou sifflé, le pantalon doit attendre la fin des années 1960 pour faire partie sans véritable heurt du vestiaire féminin. Malgré cette victoire, le préfet de police refuse ouvertement de revenir en 1969 sur l’ordonnance de 1800, qui n’est abrogée qu’en janvier 2013.

Elle a tout de l’homme
Madeleine Vionnet, Robe, collection haute couture automne-hiver 1918-1919 ayant appartenu à Natalie Clifford Barney
Crêpe romain de soie. Paris, Musée des Arts Décoratifs, collection UFAC, don Natalie Clifford Barney, 1966. Inv. UF 56-22-1 ABCD
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

La mode des années 1920 est dominée par la garçonne qui porte des robes simples, droites (effaçant poitrine et taille) et raccourcies au-dessus du genou, comme en témoigne la robe haute couture de chez Madeleine Vionnet ayant appartenu à Natalie Clifford Barney à la fin des années 1910. Cette femme de lettre américaine – qui vivait ouvertement son homosexualité – portait aussi bien des tenues d’homme, que des robes proches du corps et raccourcies aux genoux.

Les visages sont aussi renouvelés par un maquillage prononcé, les cheveux courts avec la nuque rasée, « comm’ les messieurs » dit le chanteur Dréan en 1924 dans sa chanson « Ell’s’était fait couper les ch’veux ». Pour la dance, tel le Charleston, les maisons de couture créent des robes de soirée, brodées de perles. Chapeaux cloches et vêtements donnant une allure longiligne, frôlant l’androgynie, sont autant d’attributs vestimentaires de la garçonne que résume Georgel en 1922 dans sa chanson misogyne « La garçonne » :

« Comme corsage elle porte un veston
Un chapeau d’feutre en forme de pomme
Sa jupe colle comme un pantalon
Elle a tout de l’homme (…) »

Gabrielle Chanel, Tailleur jupe, 1930
Jersey de laine. Paris, Musée des Arts Décoratifs, collection UFAC, don Solange Granet, 1974. Inv. UF 74-29-232 ABC
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

Les matières utilisées pour la confection des vêtements peuvent être aussi symbolique comme le tweed ou le jersey. Au début des années 1920, Gabrielle Chanel emploie le tweed pour confectionner des tailleurs jupe. Ce lainage anglais est jusqu’alors utilisé pour les vestes et les manteaux d’homme. Les tailleurs de la couturière sont donc emblématiques de son rôle dans la masculinisation de la silhouette et l’émancipation de la femme des années 1920.

L’homme fardé

Jusque vers 1760 environ, le fard sur le visage ne sert pas à distinguer les sexes mais les classes sociales : seuls les puissants peuvent arborer un visage blanc. Peu à peu, la presse de mode, qui associe étroitement les femmes, la culture commerciale et la mode, accentue la polarisation sexuée de certaines parures de visage. Les hommes, qui n’ont pas encore renoncé aux fards fond l’objet d’attaques toujours virulentes et sexuellement orientées. Empruntant aux cosmétiques désormais féminins, le dandy devient, à travers la caricature des années 1820, l’archétype de l’homme trop élégant, efféminé et « contre nature ». Depuis les années 1980, de nombreuses marques de cosmétiques développent des gammes exclusivement masculines. Dans leurs campagnes publicitaires, elles utilisent souvent l’image virile d’athlètes de haut niveau pour conforter leur message : la crème n’altère pas la virilité.

Des jupes pour hommes ?

La jupe est un vêtement considéré comme féminin. C’est oublier que kilt, caftan, djellaba, dhoti, sarong et autres vêtements ouverts sont portés par les hommes, sans que cela ne soit une source de scandale. En Occident, le diktat du costume cravate a rendu toute recherche d’originalité difficile. La promotion de la jupe masculine est restée très discrète jusque dans les années 1960. C’est alors que Jacques Estérel et Rudi Gernreich proposent leur premier modèle. Jugée excentrique, la jupe masculine fait alors parler d’elle sans pour autant intégrer la garde-robe des hommes. Il faut attendre les années 1980 et le rôle de Jean Paul Gaultier pour que la jupe pour homme soit plus présente sur les podiums et qu’elle devienne, finalement, un élément incontournable des défilés. Gaultier aborde ce vêtement dès 1985 dans sa collection printemps-été « Et Dieu créa l’Homme ». Ainsi, il popularise l’image d’un homme affranchi des codes, soucieux de son apparence et prêt à mêler chic et humour, tout en dégageant une aura virile. Mais bien souvent, pour les créateurs contemporains, la jupe est moins une interrogation sur le genre qu’une réinterprétation d’un vêtement traditionnel masculin, comme le kilt que l’on retrouve notamment chez Vivienne Westwood.

Unisexe
André Courrèges, Ensemble : tunique et pantalon, collection haute couture printemps-été 1964
Sergé de laine. Paris, Musée des Arts Décoratifs, collection UFAC, don Courrèges, 1976. Inv. UF 76-23-5 AB
© MAD, Paris / photo : Jean Tholance

Née dans les années 1960, la mode unisexe est plus particulièrement liée aux revendications égalitaires de Mai 1968 et se manifeste par un rapprochement radical des apparences masculine et féminine. À ce titre, le jean est adopté par les jeunes, garçons et filles, en signe d’égalité et comme un uniforme militant et contestataire face à la génération de leurs parents. À la même époque, la mode unisexe prend aussi une dimension futuriste avec des créateurs tels que Rudi Gernreich, André Courrèges et Pierre Cardin qui militent pour une mode commune aux femmes et aux hommes.

Parallèlement, en 1970, Jacques Estérel réalise des tuniques unisexes qu’il appelle « Sumériennes ». Il associe ses créations à Sumer car, selon lui, cette civilisation était la première où hommes et femmes portaient le même vêtement. Cet effacement des genres dans le vêtement cristallise l’opposition entre les générations : l’unisexe devient un moyen d’expression pour les jeunes militants et suscite une vive réprobation dans les milieux conservateurs.