L’art japonais au Musée des Arts Décoratifs : la politique d’expositions et d’acquisitions de 1865 à 2018

Par Béatrice Quette

Fondé pour être un lieu d’inspiration destiné aux ouvriers, aux créateurs, aux industriels et aux artistes, le Musée des Arts Décoratifs, associé à la bibliothèque, entretient depuis sa création un rapport particulier avec l’art japonais. Pendant les cinquante premières années de son existence, l’importance du Japon est manifeste à la fois par les choix effectués dans sa politique d’expositions et par ses acquisitions. L’institution fait partie des premières, en Europe, à s’intéresser à l’art japonais. Pendant l’entre-deux-guerres, les collections s’enrichissent de plusieurs dons importants. L’institution reconstruit des liens privilégiés avec ce pays au début des années 1970. La création contemporaine japonaise y trouve un lieu d’expression à travers des expositions dont plusieurs font date tandis que la politique d’acquisitions dans les domaines du design, du graphisme et de la mode ne s’est jamais démentie. (...)

Émile Gallé, vase « La Carpe », Nancy, 1878
Verre bleuté, dit « clair de lune » soufflé-moulé et émaillé. Musée des Arts Décoratifs
© MAD, Paris / Jean Tholance

Du « Musée oriental » à l’exposition des « Arts de la femme », 1869-1892

L’année 1869 est décisive dans les liens que l’Union centrale entretient désormais avec l’art du Japon. (...) L’Union centrale organise sa cinquième grande exposition dont la partie rétrospective, le « Musée oriental », présente 6 000 œuvres environ. (…) L’Exposition universelle de Paris en 1878 est importante pour la découverte, par le public occidental, des grès utilisés pour la cérémonie du thé (...)

De 1878 à l’ouverture du musée en 1905, les achats d’objets japonais sont nombreux et fréquents. Ces derniers sont souvent intégrés aux expositions thématiques organisées par l’institution, de celle consacrée au métal en 1880 à celle consacrée aux Arts de la femme en 1892 où la salle XIXe est dédiée « aux arts de la femme en Chine et au Japon ». (…) En 1883 et 1884, l’Ucad accueille généreusement le Salon des artistes japonais pour des expositions de peintures qui doivent montrer les traditions de l’art national. (...)

Par ses choix, l’Ucad vise à constituer une grammaire ornementale, mais aussi à enrichir la collection d’exemples de techniques dont les artistes et industriels peuvent s’inspirer. Elle est l’une des pionnières dans l’intérêt qu’elle porte à l’art japonais. Sa collection devient ainsi une référence en France, en Europe mais également outre-Atlantique. (...)

L’art japonais dans l’aile Marsan : présentation permanente et expositions 1906-1914

Garde de sabre (Tsuba), Japon, XVIIIe - XIXe siècles
Émaux cloisonnés, alliage cuivreux. Musée des Arts Décoratifs
© MAD, Paris / Jean Tholance

En 1905, le Musée des Arts Décoratifs ouvre dans un nouvel espace situé dans l’aile Marsan du palais du Louvre. L’une des grandes salles du premier étage est réservée à l’art japonais. Les objets exposés révèlent le goût et les sujets de prédilection de l’époque : panneaux brodés et étoffes, estampes, porcelaines, grès, bronzes, laques, peignes et tsuba (gardes de sabre). (...) Dès 1906 et jusqu’en 1914, l’art du Japon fait l’objet d’une programmation exceptionnelle d’expositions dont la première a lieu dans la grande nef du musée sur le thème des tissus japonais anciens (1906).

De 1918 à 1970

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les choix des thèmes des expositions s’orientent vers la création française ancienne ou contemporaine, en alternance avec des expositions dédiées à l’art d’autres pays européens essentiellement. En plus de cinquante ans, seules deux expositions, en 1919 et en 1934, sont consacrées au Japon. Les expositions d’arts asiatiques à Paris sont désormais l’affaire du musée Guimet et du musée Cernuschi, qui ont respectivement ouvert en 1889 et 1898. Après le temps du japonisme et des « japoneries » vient celui de l’étude de l’art japonais et des collections qui en montrent l’histoire ou celle de ses religions. Toutefois, l’enrichissement des collections asiatiques et plus particulièrement japonaises du Musée des Arts Décoratifs se poursuit. (...)

De 1971 à nos jours

Kuramata Shiro, tabouret « Acrylic stool with feathers » Japon, 1990
Acrylique, aluminium, plumes. Musée des Arts Décoratifs
© MAD, Paris / Jean Tholance

Après le traumatisme de la Seconde Guerre mondiale et le temps nécessaire de la reconstruction, la création japonaise fait à nouveau parler d’elle dans les années 1960. L’Exposition universelle d’Osaka, en 1970, marque le retour du Japon sur la scène internationale. Quelques créatrices et créateurs de mode japonais s’installent à Paris. L’arrivée de François Mathey au musée met la création contemporaine à l’honneur. Il programme en alternance des expositions monographiques de peintres, de graphistes, d’autres dédiées à la mode, à la photographie, au design, et des rétrospectives. Il ouvre le sujet des arts décoratifs à toutes les disciplines. Son intérêt marqué pour l’art asiatique, dont l’art japonais, explique sans doute le retour du Japon dans la programmation des expositions à travers plusieurs de ses expressions. (...)

Aujourd’hui, le fonds d’objets japonais anciens témoigne du goût de collectionneurs et de marchands pour un pays dont on ne connaissait que partiellement l’art et l’histoire, mais qui a fasciné par les réponses qu’il donnait aux préoccupations esthétiques en Europe pendant la seconde moitié du xixe siècle et jusqu’aux premières décennies du XXe siècle. (…)

Le Musée des Arts Décoratifs, par les collections qu’il a constituées et continue d’enrichir régulièrement, illustre les liens qu’une institution a su entretenir avec l’art d’un pays étranger. Toutefois, il n’est pas question ici de proposer une conclusion à ce mouvement pendulaire d’influences, mais bien de le faire perdurer. Au Musée des Arts Décoratifs de continuer aussi à en être l’acteur et à ses collections d’en être le témoin.